Le Temps, 18 mars 2008

Jean-Claude Buhrer*, ancien correspondant du « Monde » à l’ONU, voit dans le drame qui se joue dorénavant à huis clos sur le toit du monde un test de crédibilité pour le Conseil des droits de l’homme.

L’ONU et son nouveau Conseil des droits de l’homme sauront-ils répondre à l’appel au secours lancé par le peuple tibétain et relayé par le gouvernement en exil du Dalaï-Lama ? La question se pose plus que jamais, alors que le sang coule au Tibet et que la chape de plomb se rabat sur le « toit du monde » pour étouffer dans l’œuf les aspirations trop longtemps bafouées de sa population à la reconnaissance de son altérité en cette année du 60e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme. Pour l’heure, le Conseil de sécurité, chargé du maintien de la paix dans le monde, joue la politique de l’autruche, et le Conseil des droits de l’homme regarde ailleurs sans même songer à convoquer une session spéciale, comme le prescrit son mandat, pour examiner ce dossier soudain brûlant.

Tout au plus Louise Arbour, haut commissaire aujourd’hui démissionnaire aux droits de l’homme, s’est-elle contentée d’exprimer « sa préoccupation » devant la tournure prise par la répression brutale des manifestations pacifiques des moines et des civils tibétains à Lhassa, qui exprimaient leur frustration d’être laissés en marge de ce que les autorités chinoises prétendent être le développement du Tibet. Les remarques désobligeantes, souvent ouvertement racistes, étalées dans les médias chinois concernant les Tibétains n’ont jusqu’ici guère intéressé le rapporteur spécial de l’ONU chargé de dénoncer et de combattre ce fléau.

Alors que la censure de Pékin bloque sur la toile toute référence à la démocratie, la liberté, Tien An-men, Tibet, Dalaï-lama, Taiwan et même droits de l’homme, des internautes chinois en appellent impunément à « l’extermination des Tibétains ». Pas en reste, les médias chinois reprennent les vieux clichés en usage depuis la construction de la Grande muraille, bâtie précisément pour ‘protéger l’Empire des barbares’. Comme l’ont fait naguère tous les colonialismes dans l’espoir de justifier leurs agissements, la télévision officielle reprend la litanie classique des Tibétains « arriérés, sauvages et cruels » qui ne sont même pas reconnaissants du « progrès civilisateur généreusement » apporté par la Chine.

Alors que la Toile est censurée, des internautes chinois en appellent à l'extermination des Tibétains

Devant ces outrances et les violations caractérisées des droits de l’homme, force est de se demander si le Tibet n’est pas tabou à l’ONU. Déjà au moment de l’invasion chinoise de 1950 et après l’impitoyable répression du soulèvement populaire anti-chinois de Lhassa en 1959, qui a conduit à l’exil du Dalaï-Lama et d’une centaine de milliers de Tibétains, les appels lancés par les autorités tibétaines étaient demeurés sans lendemain. Pourtant, à la suite de deux rapports circonstanciés de la Commission internationale de juristes, basée à Genève, et d’informations recoupées attestant que l’invasion chinoise avait fait plus d’un million de morts, l’Assemblée générale de l’ON U avait adopté au début des années 60 trois résolutions demandant la reconnaissance du droit à l’autodétermination des Tibétains et le respect de leurs droits fondamentaux. Mais le remplacement de Taipei par Pékin en 1971 au siège de la Chine bloque depuis lors toute discussion aux Nations unies sur le sujet.

Interrogé au cours d’une conférence de presse le 2 octobre 2000 à Genève, le secrétaire général de l’époque, Kofi Annan, avait noyé le poisson sans même prononcer le nom de Tibet,  en un modèle de langue de bois : « Il va de soi que le fait de ne pas être présent partout ne veut pas dire que nous n’avons pas à nous occuper de crises dont nous devrions nous préoccuper et que nous ne devrions pas nous trouver là où nous pourrions être présents. La question soulevée n’est pas à l’ordre du jour des Nations unies. » Son successeur, Ban Ki-moon, a été encore moins disert lorsque je lui ai posé la question de savoir si dans le sillage de l’action de l’ONU en faveur de l’indépendance du Kosovo, il allait réactiver les résolutions de l’ONU sur le droit des Tibétains à l’autodétermination : son attachée de presse l’a tiré par la manche et l’a soustrait à toute réponse. Ce qui a fait dire à l’agence de presse mexicaine Notimex : « Silence diplomatique de l’ONU sur le Tibet ». Aujourd’hui, ce silence continue et l’on attend maintenant la réponse à la même question qui lui a été transmise par écrit.

Un peu moins hermétique, Mme Louise Arbour avait reconnu dans sa conférence de presse du 12 décembre dernier : « La question du Tibet est un dossier qui continue d’être présent à l’attention du monde entier. Il y a des violations aiguës et d’autres chroniques des droits de l’homme, et elles existent depuis si longtemps qu’elles donnent l’impression de faire partie d’une attitude de négligence envers des dossiers qui datent de longtemps. Mais je pense que dans le contexte des JO surtout, il va continuer à attirer encore beaucoup d’attention. » Elle ne croyait pas si bien dire. A croire que l’ONU finit par privilégier une prime à la violence aux dépens des protestations pacifiques et de la volonté de dialogue. En tout cas, elle sera aussi jugée à sa manière d’assumer ses responsabilités concernant le Tibet.

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Co-auteur, avec Claude B. Levenson, de « L’ONU contre les droits de l’homme ? », Mille et une nuits, 2003