Jean Ziegler, l'ancien rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation brigue un poste dans le nouvel organe du Conseil, le Comité Consultatif des droits de l'homme. Cet homme au passé sulfureux est-il le mieux placé pour représenter le groupe Europe ? C'est en tout cas ce que pense la Suisse qui ne ménage pas son lobbying auprès des gouvernements.


Merci à Charles Malou de nous autoriser à mettre en ligne ce texte rédigé à partir de plusieurs articles publiés dans "
l'Hebdo" de Lausanne. Dans les archives du Monde, il est possible de retrouver des articles datant des années 1990 consacrés à Jean Ziegler.


En 1986/1987, le candidat de la Suisse au nouveau comité consultatif des droits de l’homme avait publié deux versions d’un ouvrage écrit avec un apparatchik soviétique, l’une dans la ligne du Kremlin pour les lecteurs russes, l’autre adapté par ses soins pour le public occidental. A l’époque, la presse suisse avait dénoncé cette supercherie ; aujourd’hui, dans la brochure officielle de soutien à sa candidature, ce livre gênant a disparu de sa bibliographie.

            

Tranchant avec son habituelle retenue, la Suisse s’est dépensée sans compter pour promouvoir la candidature de Jean Ziegler au Comité consultatif des droits de l’homme de l’ONU. Alors que la ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey s’est personnellement investie dans cette campagne, l’ambassadeur helvétique auprès des Nations unies à Genève, Blaise Godet, a mené un intense travail de lobbying afin de persuader les membres du Conseil de voter en faveur du poulain de son pays. Dans une démarche tout à fait inédite, la Suisse est allée jusqu’à publier une brochure sur papier glacé aux couleurs nationales vantant les mérites et les qualifications exceptionnelles de l’intéressé. Quitte à passer sous silence les aspects les plus déplaisants de ce candidat fortement controversé.

Ainsi, une abondante bibliographie relate ses moindres écrits, mais omet soigneusement de citer un ouvrage de Jean Ziegler  écrit conjointement an milieu des années 1980 avec un apparatchik de l’Union soviétique, Iouri Popov. Pourtant, ce livre commandité par le ministère soviétique des affaires étrangères avait suscité quelques remous et même une certaine indignation dans la presse suisse lors de sa publication en 1986. Fruit de trois semaines de conversations dans la capitale soviétique en septembre 1985 entre les deux auteurs, ce livre a donné lieu à une première publication par les Editions du Progrès de Moscou. Comme Jean Ziegler l’a reconnu dans une préface à l’édition russe, une seule condition lui avait été posée par ses commanditaires, qu’il « n’avance aucun argument touchant à la souveraineté de l’Union soviétique ». Il en résultait un texte d’une grande complaisance envers la politique de l’Union soviétique. A tel point que son éditeur français, Le Seuil, avait refusé de le publier. Finalement, le livre de Jean Ziegler et Iouri Popov est sorti en français chez un petit éditeur, Favre, de Lausanne, sous le titre « Dialogue Est-Ouest », mais dans une version corrigée et avec des critiques adressées à la politique de l’URSS absentes de l’édition russe.

Sous le titre « Jean réveille-toi, Ziegler est devenu fou », le magazine suisse  « L’Hebdo »avait soigneusement recensé dans son numéro du 14 mai 1987 les nombreuses modifications apportées par l’auteur d’une version à l’autre sans avoir pris la peine de les signaler à son éditeur et encore moins au lecteur. Interrogé sur sa rigueur scientifique et intellectuelle, Jean Ziegler avait répondu avec candeur : « J’aime mieux avoir les mains sales, car seuls ont les mains propres ceux qui n’agissent pas ». Dans la brochure qu’elle lui consacre, la Suisse se dit convaincue que son candidat répond entièrement aux exigences d’une « haute moralité » et saura « faire preuve d’indépendance et d’impartialité » en cas d’élection. Ce qui reste encore à démontrer…