Par Jean-Claude Buhrer, ancien correspondant du « Monde » à l’ONU, constate que sans soutien extérieur, les généraux ne pourraient pas impunément défier tout le monde.

            Alors que le bilan du cyclone qui a ravagé début mai le sud-ouest de la Birmanie s’alourdit de jour en jour et que l’aide humanitaire arrive au compte-gouttes, les généraux au pouvoir s’obstinent à faire comme si de rien n’était. Au lendemain du référendum constitutionnel du 10 mai maintenu coûte que coûte, le journal officiel New light of Myanmar se félicite d’une participation « massive couronnée de succès et ouvrant la voie au plus bel avenir ». De même, la télévision d’Etat a diffusé des images de généraux tout chamarrés de médailles en train de voter, sans même évoquer l’une des pires catastrophes de l’histoire du pays.

            Imperturbable, la junte a superbement ignoré les appels de l’ONU et de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi à donner la priorité au sauvetage des 1,5 million, sinon plus, de victimes désespérées du cyclone. Son chef, le général Than Shwe, plus sensible aux conseils de ses astrologues qu’aux souffrances de ses concitoyens, s’est montré déterminé à ce que ce simulacre de référendum se tienne à la date fixée. Il a aussi pris soin de verrouiller encore davantage un pays déjà fermé et replié sur lui-même en refusant de laisser entrer les équipes humanitaires et encore plus les journalistes, afin que le scrutin se déroule sans témoins, à l’abri des regards indiscrets. Ce qui en dit long sur la validité de ce référendum, qualifié d’emblée d’antidémocratique par une opposition empêchée de mener campagne pour le ‘non’ et dont la figure de proue, le prix Nobel Aung San Suu Kyi, se trouve toujours en résidence surveillée.

            Aussi bien cette parodie de référendum que le désastre provoqué par le cyclone et l’implacable répression du mouvement de septembre dernier auront révélé l’impuissance de la communauté internationale à infléchir l’intransigeance des militaires. C’est en vain que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a essayé de s’entretenir au téléphone avec le chef de la junte, malgré des efforts incessants pour le joindre depuis le passage du cyclone. L’ONU s’était déjà fait rabrouer le 2 mai, quand le Conseil de sécurité avait demandé la tenue d’une consultation « libre et crédible ». L’ambassadeur de Birmanie avait sèchement répliqué que le Conseil de sécurité n’avait pas à se mêler des affaires intérieures de son pays. 

            En fait, on ne compte plus les camouflets infligés par les militaires birmans à l’honorable organisation internationale. Depuis la création d’un mandat de rapporteur spécial sur la Birmanie en 1992, dans le sillage des élections largement remportées par l’opposition deux ans plus tôt mais dont les militaires ont ignoré le résultat, la Commission, puis le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont adopté chaque année une résolution consensuelle pour rappeler les manquements à ces droits. Mais la junte s’en fichait comme d’une guigne, l’un des trois rapporteurs n’a jamais eu accès à la Birmanie, et les deux autres se sont heurtés à toutes sortes d’entraves. Nommé en 2000, le Brésilien Paulo Sergio Pinheiro avait été empêché d’y retourner après avoir protesté en 2003 contre la découverte d’un micro caché alors qu’il s’entretenait avec des prisonniers.

            Après la session spéciale du 2 octobre 2007 convoquée à grand peine dans la foulée de la répression des protestations de septembre, le rapporteur avait été autorisé à passer cinq jours à Rangoun en novembre. Mais la junte lui a ensuite refusé un nouveau visa pour une visite de suivi, comme le demandait la résolution relativement modérée adoptée à l’issue de la session spéciale. Désabusé après sept ans d’efforts stériles, le rapporteur sur la Birmanie n’a pu que constater, avant de rendre son mandat fin mars : « Le gouvernement n’a tenu aucun compte ni du Conseil de sécurité, ni du Conseil des droits de l’homme. » Mené en bateau par la junte au cours des trois visites qui lui ont été concédées, l’envoyé spécial de l’ONU, le diplomate nigérian Ibrahim Gambari, s’est lui aussi fait éconduire.

            Hermétiques à toute pression internationale, les militaires birmans se montrent intraitables. En octobre, le haut représentant de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, avait été déclaré persona non grata parce qu’il avait osé évoquer la détérioration des conditions de vie de la population. Même l’Asean, pourtant complaisante avec ce partenaire encombrant, n’échappe pas à l’arrogance des généraux. Ainsi, le ministre des affaires étrangères birman a déclaré à ses pairs que la menace de sanctions n’effarouchait pas la junte, « le pays ayant l’habitude de vivre en autarcie. »

            Comment les militaires birmans, qui gouvernent sans partage depuis 1962, peuvent-ils impunément bafouer les aspirations de leurs concitoyens clairement exprimées en 1990 par les urnes et braver la communauté internationale ? Même accoutumés à l’isolement, ils ne sauraient se comporter de la sorte sans complicités extérieures et le soutien de certains pays, à commencer par leur grand voisin du nord, la Chine de plus en plus présente sur le terrain et devenue leur principal partenaire économique et pourvoyeur d’armes. Au Conseil de sécurité, la junte peut compter sue le double veto de Pékin et de Moscou pour échapper à toute réprimande comme ce fut le cas lors d’une première résolution sur la Birmanie présentée le 12 janvier 2007. Il en va de même au Conseil des droits de l’homme, où ses protecteurs, relayés par l’Organisation de la conférence islamique (OCI), Cuba, le Zimbabwe et d’autres dictatures, s’activent pour ménager la Birmanie, supprimer le mandat la concernant et ne pas s’immiscer dans des affaires relevant prétendument de sa souveraineté. L’Inde, en compétition avec la Chine, et les pays de l’Asean, qui convoitent aussi ses richesses, se montrent tout aussi conciliants.

Les amis de la junte se sont aussi comptés lorsque, en novembre, la troisième commission de l’Assemblée générale de l’ONU a, pour la première fois, condamné la junte pour la répression des manifestations de septembre. Alors que la résolution a été approuvée par 88 voix et 66 absentions, 24 pays l’avaient rejetée : la Chine et la Russie, 12 membres de l’OCI, ainsi que Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, le Viêtnam, l’Ouganda, le Zimbabwe, le Laos ou encore l’Inde. Les mêmes se portent au secours de la junte pour refuser toute ingérence humanitaire, illustrant à la fois l’état du monde et les limites de la « responsabilité de protéger » de l’ONU, alors que le temps presse et que le nombre de victimes du cyclone ne cesse d’augmenter.

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Coauteur, avec Claude B. Levenson, de « Birmanie, des moines contre la dictature », Mille et une Nuits, mai 2008