Par Claudine Legardinier
Journaliste, co-auteure de l'ouvrage "Clients de la prostitution, l'enquête" , Presses de la Renaissance, 2006

La fête continue. Après le Mondial de football en Allemagne en 2006, voici venu le temps de l’Euro 2008 en Suisse. Une nouvelle grande fête virile. Et avec elle un cortège de campagnes, « Euro 2008 contre la traite des femmes » et autres « Carton rouge à la prostitution forcée », qu’associations et parlementaires, n’écoutant que leur conscience, s’empressent de mettre en place en direction des hommes, « clients potentiels de prostituées ». S’adresser aux clients est désormais « tendance ». Tout le monde veut en être.  La découverte est d’importance : ce type d’événements sportif « génère une augmentation inacceptable de la prostitution forcée ».

Les Pays-Bas ont bien travaillé. Le concept politique de « prostitution forcée », savamment forgé depuis les annéesspiele_d 1990, a grâce à eux ouvert la voie à la libéralisation de la « prostitution libre » et à ses juteux profits. Justement, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Ainsi l’Aide suisse contre le sida, drapée d’intentions « fair-play », promet-elle sur son site « les jeux les plus excitants de tous les temps ». Image à l’appui. Que du raffinement : un alignement de shorts montrés sous la ceinture, dont l’un présente une proéminence signant la virilité de son propriétaire. C’est sous cette bannière que l’association entreprend d’exhorter les hommes à « se comporter de façon responsable

Responsable. Le mot est lâché. Qu’est-ce que se comporter de façon responsable pour le « client » d’une prostituée ?  Réponse : dire bonjour, payer cash, ne pas oublier de se laver, ne pas arriver bourré : pas tant pour respecter la personne prostituée, d’ailleurs, que pour en avoir pour son argent, l’altruisme ne semblant pas faire partie de la panoplie du supporter. L’une des règles à respecter est à cet égard parfaitement lisible : « La consommation d'alcool est déconseillée, car elle diminue la libido. Moins on boit, plus on prend son pied".

L’accent est bien entendu mis sur le port du préservatif. Sur ce point, le seul choix possible est celui de la taille, rappelle, incorruptible, l'Aide suisse contre le sida. Enfin, le sujet qui fâche : la traite des femmes. Nos défenseurs des droits humains ne reculent devant aucun sacrifice : si la prostituée travaille contre son gré ou sous pression, le client est prié de s'adresser à l'un des services d'aide accessibles en ligne. Tant de conscience d’autrui, de dévouement, confond. Des bénévoles vont donc distribuer des cartes comportant ces «règles à respecter » lors des visites chez les prostituées, à l’occasion des matches. Nul ne dit ce qu’il est prévu de distribuer à l’intention des femmes…

Si la prostitution cessait d’être le sempiternel territoire de la  complaisance et de l’égrillardise, on regarderait enfin les choses en face. Ce que la plupart des « clients » viennent acheter, c’est précisément l’irresponsabilité
. postkarte_klein_enUn billet et j’ai tous les droits : comme le résume la finlandaise Anna Martilla, payer une prostituée permet  « l’abandon des valeurs, de la morale, des responsabilités de mari et de père, la possibilité d’être purement égoïstes[1]». Toutes les enquêtes montrent avec quelle énergie, quelle mauvaise foi aussi, les clients cherchent à justifier leur comportement. A tout prix. En toute indifférence à autrui. « Quand je mange un bifteck, je ne me demande pas si la vache a souffert[2] », dit un client interrogé sur le risque d’exploiter une victime de la traite. Quant aux personnes prostituées, elles nous confient leur premier principe de survie : simuler et se dissimuler. Faire en sorte que les clients ignorent tout d’elles, de leur histoire, de leurs raisons, elles qui ne songent qu’à abréger le temps passé avec ces hommes que pour la plupart elles méprisent. Est-il permis d’être assez naïf pour penser que le rapport prostitutionnel est un modèle de transparence et de convivialité ? La prostitution est un lieu de cachotteries, de tromperie, un univers où tout le monde ment. Ensuite, où commence, où finit la prostitution « forcée » ? Trompée en Albanie, fugueuse en France, manipulée souvent, acculée toujours.

Ainsi, l’Euro 2008 est une nouvelle fois l’occasion de prendre la température des rapports hommes/femmes dans nos démocraties. Après la phase liée au sida qui fit du préservatif le laissez-passer propre à garantir l’accès sexuel marchand au corps féminin, une nouvelle étape est  franchie. Clients, assurez-vous qu’elle est là par goût (elle sourit, donc elle est contente), par vice, par fascination pour les prouesses du sexe masculin ! Le sida, la traite ? Détails. Au lieu de tout mettre en œuvre pour offrir une alternative à ces femmes, soumises à la violence et au danger de mort, au lieu d’agir pour en finir avec la « demande » comme y invitent désormais tous les textes internationaux -du Protocole de Palerme à la Convention de Varsovie-, on convoque le Père Ubu, assurément à même de déceler une « victime de la traite » au motif qu’elle fait la gueule.

Et les vaches restent bien gardées. Rien, ni le sida, ni la traite des femmes et son cortège d’horreurs ne sauraient suffire à remettre en cause le plus séculaire des « droits de l’homme » : celui de se payer une femme, en même temps qu’une bière, à la fin d’un match. La plus inaliénable, la plus sacrée de ses libertés. D’autant que lui est un type bien. Le pervers, l’exploiteur, l’agresseur, c’est l’autre.

Une nouvelle fois,
l
e client reçoit ses titres de noblesse de prétendus  défenseurs des droits humains et du respect de l’autre -dont décidément la conscience s’arrête à la porte des bordels-. Merci à eux pour les efforts mis à inviter les sportifs et leurs admirateurs, tous défenseurs des valeurs olympiques, à exercer leur machisme, à cultiver la peur et l’ignorance des femmes, à fonder sur l’exploitation de l’autre leur solidarité de mecs, à chercher dans la prostitution le refuge d’un ordre archaïque et réac. Merci pour le soin mis à entretenir ce haut lieu de toutes les violences. Racket, viols, humiliations, insultes… Le client est le premier agresseur potentiel –ce que démontrent toutes les enquêtes et ce que nous confirment toutes les personnes prostituées-. Mais qui s’avisera de le dire ? Dans une société où même le Père Noël est client (une récente publicité pour le Thalys le montrait s’engouffrant dans une vitrine d’Amsterdam), il s’agit de brosser le bonhomme dans le sens du poil.

Aide suisse contre le sida et consorts travaillent donc d’arrache pied à légitimer l’accès marchand au corps des femmes. A l’heure où explose la traite à l’échelle planétaire. Vous avez dit « responsables » ? Les clients n’en demandaient pas tant .  Même plus besoin de raser les murs.  Promus consommateurs avertis. Quasi médaillés. On attend les associations de défense à même de veiller sur la qualité de la prestation, comme il en existe déjà aux Pays-Bas, où les proxénètes sont passés « managers du sexe ».


En faisant la promo de la prostitution comme loisir moderne et décomplexé, on fonce dans le mur. On ouvre benoîtement des avenues aux trafiquants, chargés d’assurer le renouvellement des « produits » offerts en boutique. Mais on a la bouche pleine de « droits pour les victimes ». Le moyen de s’acheter une bonne conscience pour pas cher. En ne touchant à rien. En entérinant le droit d’une moitié de l’humanité à disposer de l’autre comme d’un outil, d’une distraction, d’une marchandise. Le droit d’y aller de son mépris.

Voilà ce qui reste, au moment de communier autour d’un ballon de foot, des textes internationaux sur la traite qui appellent tous, désormais, à « décourager », voire « supprimer » la demande qui en constitue une des causes majeures. Déjà oubliée, elle aussi, la formidable campagne de la Coalition contre la traite des femmes (CATW) de 2006, "acheter du sexe n'est pas un sport" et son manifeste aux 150 000 signatures venant de 150 pays…

Au même moment, les Pays-Bas, qui ne cherchent même plus à cacher le désastre  qui a suivi la légalisation de la prostitution, louchent vers une  « solution » qui n’en est pas une : pénaliser les clients des prostituées illégales. La Finlande, en 2006, a opté pour une loi du même tonneau : criminaliser les clients des prostituées victimes de la traite ou du proxénétisme et qui auraient eu des raisons d’en avoir connaissance ! des demi-mesures inapplicables et absurdes.

Il est temps de cesser de pleurer sur la traite et la criminalité et de prendre les mesures politiques qui s’imposent. « Responsabiliser » les clients ? On voit ce qu’un tel projet contient de complaisance et de résignation. Seule la Suède a su en 1999 voter une loi cohérente et politiquement responsable. On n’achète pas le corps d’autrui, même avec son consentement. Cette exigence éthique, véritable révolution culturelle, est aujourd’hui la seule digne de nos démocraties. Avant, pendant et après les matches.

[1] Consommation sexuelle : les clients masculins finlandais et la prostitution d’origine russe et balte, Université de Lund, Suède, 20/24 août 2003.
[2] Les clients, documentaire de Hubert Dubois et Elsa Brunet (2005).