Il y a un an, l’ancien président des Etats-Unis, Jimmy Carter, promoteur des accords de paix de Camp David en 1978 entre Israël et l’Egypte, publiait un livre polémique sur la question proche orientale intitulé « la Paix pas l’apartheid ». Cette année, il promouvait le dialogue avec le Hamas à Gaza et n’hésitait pas à rendre visite aux responsables de l’organisation islamiste.

Il y a dix ans, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, il recevait le prix des droits de l’homme de l’ONU, pour son engagement pour la paix au Libéria. Avec le recul, on peut s’interroger sur la légitimité de cette distinction qui lui fut accordée, lorsque l’on sait que ses efforts de paix consistèrent à soutenir le président sanguinaire du Libéria Charles Taylor !

AEn 1978, l’écrivaine féministe Andrea Dworkin (décédée en avril 2005) - à qui l’on doit une œuvre complexe, magistrale et d’une puissance inégalée, dont malheureusement un seul texte plutôt controversé a été traduit en France avant sa mort *- tirait la première la sonnette d’alarme sur la complaisance des démocraties occidentales, et en particulier des Etats-Unis et de Jimmy Carter avec le régime saoudien. En 1978, la République islamique d’Iran ne menait pas encore la danse.

La lecture aujourd’hui de ce texte se charge d’une toute nouvelle saveur, alors que la France également fait les yeux doux vers l’Arabie Saoudite et autres dictatures, et que le photographe Jean-Baptiste Mondino dans Libération du 9 juin s’extasie du trouble provoqué par ces apparitions toutes de noir recouvertes.


Voici quelques extraits traduits de « A Feminist Looks at 
Saudi Arabia », in « Letters from a War Zone », Lawrence Hill Books, 1987

Une féministe se penche sur l’Arabie Saoudite. 1978

C’est dur de combattre les libéraux. Ils esquivent et glissent. Jimmy Carter a voulu apporter une dimension droit de l’hommiste à sa politique étrangère en Afrique du Sud, pays responsable de racisme. Mais les pays comme l’Arabie Saoudite, qui ségréguent systématiquement les femmes,  n’ont rien à craindre de ce Président protecteur des droits humains. On pourra rétorquer qu’il est facile et médiocre de critiquer sa politique quand on connaît le soutien de Reagan à l’apartheid. Je hais l’apartheid, en Afrique du Sud et en Arabie Saoudite, que ce soit sur la base de la race ou du sexe. Les femmes ont elles une valeur ou non ? Les femmes doivent elles être intégrées aux normes des droits humains ou non ?

PARFOIS, JE NE PARVIENS pas à croire au monde dans lequel je vis. La plupart du temps j’y crois et je m’en accommode. En tant que féministe et écrivaine, j’étudie le viol, la pornographie, les femmes battues. Je vois les corps abusés des femmes, dans la vie et dans les journaux. Je rencontre, dans la vie et dans les livres, les esprits démolis des victimes enfermées. Je m’afflige, j’enrage, mais au bout du compte, j’y crois. Cette habilité à croire provient, sans aucun doute, du fait que j’ai tant entendu enfant, les désespérants souvenirs de ceux – certains dans ma propre famille – qui avaient survécu aux camps de concentration nazis et aux pogroms en Russie. En tant que juive, j'avais appris à reconnaître la faculté d'indifférence devant la souffrance humaine et à croire en la réalité de la cruauté.

(…)

Mais lorsque Monsieur Carter et ses compagnons (…) désignent de vieille amie l’Arabie Saoudite , je me retrouve dans l’incapacité de croire à la réalité des choses. Oui c’est ainsi, l’Arabie Saoudite est leur vieille amie. J’entends aux nouvelles que Monsieur Carter a été enchanté par l’Arabie Saoudite, qu’il y a passé un moment formidable. Je me souviens que Madame Carter a du emprunter  une porte dérobée. Je me souviens que l’utilisation de contraceptifs est punie de la peine capitale en Arabie Saoudite. Je me souviens que les femmes sont une caste méprisée et emprisonnée en Arabie saoudite, que leurs droits civiques leurs sont déniés, qu’elles sont vendues dans le mariage,  incarcérées comme des domestiques et servantes sexuelles dans les harems. Je me souviens qu’en Arabie Saoudite, les femmes sont obligées d’engendrer des enfants, de préférence des garçons, et ce jusqu’à leur mort.

Mon incrédulité grandit en intensité lorsque je pense à l’Afrique du Sud, où soudain, les Etats Unies sont du côté des anges.  Comme la plupart des personnes de ma génération qui ont vécu les fières et glorieuses années soixante, une partie importante de ma vie a été consacrée à me mobiliser ici et là contre l’apartheid. (…)

Bien entendu, en Arabie Saoudite, ce sont les femmes qui sont enfermées, exilées dans l’invisibilité, méprisées et sans pouvoir dans leur propre pays. Ce sont les femmes qui sont systématiquement dégradées de la naissance à leur mort précoce, qui sont totalement, toutes et sans exception privées de liberté. Ce sont les femmes qui sont vendues dans le mariage ou le concubinage, souvent avant la puberté ; qui sont tuées si leur hymen n’est pas intact la nuit de noce ; qui sont tenues confinées, ignorantes,  enceintes, pauvres, sans choix ni secours. Ce sont les femmes qui ne peuvent être propriétaires ou travailler pour gagner leur vie ou déterminer de quelque manière que ce soit leur façon de vivre. Les femmes sont enfermées à l'extérieur et à l'intérieur. Et Monsieur Carter, l’avocat sincère des droits humains, se dit enchanté en compagnie de ses bons amis les saoudiens. Parfois, même une féministe qui connaît la réalité de l’hypocrisie machiste et qui a l’estomac bien accroché, ne parvient pas à croire au monde dans lequel elle vit.

* Les éditions Sisyphe ont publié un ouvrage de traductions en français de cinq textes d'Andrea Dworkin en septembre 2007 sous le titre "Pouvoir et violences sexistes"