Au nom du dialogue, du respect et de la prévention des crises, les démocraties sont prêtes à de plus en plus de compromis. Les prix Nobel de la paix n'ont pas toujours été des artisans ou des symboles de la paix comme on l'aurait souhaité.  Aujourd'hui, la prestigieuse fondation, créée il y a plus d'un siècle pour primer les bienfaiteurs de l'humanité, scède aux pressions de la Chine. Qu'en est il du rêve humaniste que le prix prétendait incarner ?

Pierre Haski, dans Rue89 revient sur ces événements.

Pourquoi la Chine a eu peur d'un Nobel de la paix « dissident »
Par Pierre Haski


Le gouvernement chinois avait déclenché un tir de barrage préventif à l'approche de l'annonce du prix Nobel de la paix, vendredi, redoutant que le dissident emprisonné
Hu Jia ne soit couronné cette année. Ce faisant, maintenant que le prix est allé au débonnaire diplomate finlandais Martti Ahtisaari, Pékin a montré sa fragilité face à la force symbolique d'un homme baillonné et isolé au sein de la société.

Le porte parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Qin Gang, n'avait pas mâché ses mots, en début de semaine, pour discréditer Hu Jia, sans doute pour intimider le jury suédois :

« Tout le monde sait quelle sorte d'homme est Hu Jia : un criminel qui a été condamné à la détention par le système judiciaire pour incitation à la subversion du pouvoir de l'Etat.

S'ils décernaient le prix de la paix à une telle personne, ce serait une grossière ingérence dans les affaires intérieures de la Chine comme dans notre système judiciaire indépendant. »

« Désormais ce sont les plus antichinois qui reçoivent les prix Nobel de la paix »

Parallèlement, les blogueurs nationalistes, ceux-là même qui s'étaient mobilisés au moment de la crise du Tibet au printemps dernier, ont embrayé avec une rhétorique guerrière contre un prix qui n'était pourtant annoncé que dans les habituelles spéculations précédant l'annonce du Nobel de la paix. Le site Global Voices Online en a traduit une sélection édifiante, provenant notamment du site « anti-CNN » :

« Désormais, ce sont les plus antichinois qui reçoivent les prix Nobel de la paix. Ce prix international de renom, contrôlé par les Occidentaux, est très ciblé. La Chine veut devenir puissante, et observez comme nous le désirons intensément ! En avant la mère patrie ! Plus ils essayent des trucs comme ça, et plus nous devons rester unis.

Hu Jia a été condamné en avril dernier à trois ans et demi de prison pour subversion, alors qu'il était déjà en résidence surveillée depuis plus d'un an. Ce défenseur des droits de l'homme a été actif sur plusieurs causes comme les victimes du sida, l'absence d'état de droit, l'absence de libertés à l'approche des JO.

Paradoxalement, ces attaques prennent une allure bien désuette maintenant que le verdict est tombé et que le prix a été décerné à Martti Ahtisaari, vieux routier de la résolution des conflits, de la Namibie au Kosovo en passant par Aceh, en Indonésie. Rien à voir avec la Chine, et bien loin de cette vision paranoïaque qui voudrait que le reste du monde soit en train de comploter jour et nuit contre elle… Le dernier prix Nobel de la paix ayant un rapport avec la Chine est celui qui a été accordé au dalaï lama en… 1989.

Ce n'est sans doute pas la peur d'encourir les foudres de Pékin qui a conduit le jury suédois à lui préférer le diplomate finlandais, mais la hiérarchisation de ses propres priorités et celles du monde actuel.

Reste la maladresse de ces attaques chinoises contre un homme emprisonné et dont le pouvoir de nuisance parait bien faible par rapport à la puissance retrouvée de la Chine, au poids des JO de Pékin d'août dernier, ou au prestige acquis par la sortie de son taïkonaute dans l'espace. Cette hyperréaction face à la force symbolique d'un tel prix devrait inciter Pékin à se poser des questions sur sa propre nervosité…

Hu Jia, l'activiste professionnel de toutes les causes, condamné à la suite d'un procès bâclé à trois ans de prison à la veille des JO, inconnu du grand public chinois, et dont la jeune épouse et leur bébé restent harcelés par la surveillance policière, ferait-il tellement peur aux dirigeants du parti communiste chinois ? La rumeur du Nobel de la paix aura en tous cas montré la grande frousse de Pékin.