Le Temps, 9 décembre 2008
Par Jean-Claude
Buhrer
, ancien correspondant du «Monde» à l'ONU, voit dans l'Alliance des civilisations une remise en cause des acquis de la Déclaration universelle.

L'Espagne vient d'offrir au Palais des Nations à Genève une salle luxueusement rénovée, avec en prime au plafond une surprenante fresque du peintre majorquin Miquel Barcelo. Inaugurée en grande pompe, cette œuvre monumentale n'a pas fini de défrayer la chronique tant par la polémique que son coût de 20 millions d'euros a déclenchée en Espagne que par la portée politique inavouée de cette initiative.

Signe des temps, les allocutions de circonstance prononcées ce jour-là baignaient dans les congratulations et des considérations vaguement artistiques, le secrétaire général de l'ONU louant un «chef-d'œuvre innovant et rayonnant», se gardant d'évoquer des sujets qui fâchent. Au-delà de la rhétorique habituelle, on était loin de la réalité et des victimes que l'ONU est censée protéger. Le contraste était d'autant plus frappant qu'à quelques heures d'intervalle, une chaîne de télévision française diffusait un reportage sur un massacre commis à Kiwanja, dans le Kivu septentrional, à proximité d'une base de l'ONU. Et un rescapé de constater: «On ne nous considère pas comme des hommes», tandis que des femmes criaient leur colère contre les Casques bleus incapables de les bleus incapables de les secourir.

Pour tenter d'enrayer cette spirale de la violence, qui a fait plus de cinq millions de morts au cours des dix dernières années en République démocratique du Congo (RDC), l'Union européenne avait péniblement réussi à convoquer fin novembre une session spéciale du Conseil des droits de l'homme (CDH). Mais sa résolution plus énergique a dû être retirée au profit d'un consensus mou, imposé par l'Egypte au nom du groupe africain qui s'est porté au secours de Kinshasa avec le soutien de pays comme le Pakistan, Cuba, la Chine ou la Russie. En mars déjà, les mêmes avaient obtenu l'élimination du mandat de rapporteur spécial sur la RDC qui avait attiré l'attention sur des viols systématiques de femmes et d'autres atrocités. En vain, la majorité automatique du Conseil n'en a pas tenu compte. Comme si les précédents du génocide en 1994 au Rwanda et du Darfour, où l'ONU a dénombré 300000 morts depuis 2003, devaient se répéter dans l'indifférence, sinon la complicité, de la communauté internationale. Après le fiasco de la Commission qui a sombré dans le discrédit depuis un peu plus de deux ans, il y a de quoi s'interroger sur la crédibilité du nouveau Conseil et sur l'avenir même du système onusien des droits de l'homme patiemment mis en place depuis l'adoption en 1946 de la Déclaration universelle.

Subrepticement, on assiste à une offensive contre l'universalité des droits de l'homme, conjuguée avec une entreprise de démantèlement des acquis. Dans ce contexte, la transformation de la «Salle suisse» en «Salle du Conseil des droits de l'homme et de l'Alliance des civilisations» ne saurait se réduire à un simple changement de dénomination. Autre indice révélateur, le communiqué de l'ONU titrait: «Ban inaugure la Salle de l'Alliance des civilisations», comme si cette dernière devait prendre le pas sur les droits de l'homme. Et ce n'est sans doute pas un hasard si de tous les discours, le plus engagé politiquement était celui du premier ministre turc, Recep Erdogan, parfois présenté comme un «musulman modéré», ce que lui-même récuse. Il s'est largement appesanti sur l'importance de «l'alliance des civilisations», une initiative lancée conjointement avec son collègue espagnol, José Luis Zapatero, reprenant ainsi une idée de l'ancien président iranien Khatami d'un dialogue entre l'islam et l'Occident, et placée sous l'égide de l'ONU en 2005. A croire que le monde se limite à ces deux entités...

En fait, si personne n'ose la contester ouvertement, les régimes liberticides ne se sont jamais accommodés de la Déclaration universelle et surtout rechignent à respecter l'impressionnant cadre normatif mis en place et les mécanismes de protection développés depuis soixante ans. Leur travail de sape est facilité d'autant par les entorses et les manquements à leurs propres principes de certains pays se réclamant de la démocratie, malvenus pour jouer les donneurs de leçons.

Plus encore que la Commission qui l'a précédé, le Conseil est dominé par des Etats davantage préoccupés de s'épargner toute critique que de défendre des valeurs qu'ils s'emploient à vider de leur substance. Au nom du relativisme culturel, le révisionnisme est à l'œuvre, avec des droits de l'homme à géométrie variable. En délicatesse avec la laïcité, l'Organisation de la conférence islamique s'obstine à faire entrer la religion à l'ONU et à imposer des normes anti-blasphème. Le ver est déjà dans le fruit.

Emmenés par la Chine, nombre de pays pas forcément démocratiques s'accrochent à la notion de souveraineté des Etats pour s'opposer au concept d'universalité. Or, ce sont ceux-là précisément qui violent les droits de l'homme alors que leurs victimes, elles, s'en réclament. Le clivage se situe entre démocratie et dictature, quelles que soient les latitudes.

* Coauteur avec Claude B. Levenson de L'ONU contre les droits de l'homme?, Mille et une Nuits 2003