Charles Malou, Genève


couvONUAlors que le 12 décembre passé, l’ONU célébrait en grande pompe le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui garantit notamment le droit à la liberté d’opinion et d’expression, dans l’enceinte même du Palais des nations à Genève, on pouvait prendre la mesure du décalage entre les beaux discours de circonstance et leur application dans la réalité toute proche. Ainsi, si d’aventure l’une des personnalités présentes avait souhaité revenir sur terre et trouver un autre son de cloche dans l’une des deux librairies du lieu, elle serait restée sur sa faim.

Personnellement, j’ai pu le vérifier comme d’autres habitués du Palais qui ont vainement essayé de se procurer sur place le dernier ouvrage de Malka Marcovich, « Les Nations désunies, comment l’ONU enterre les droits de l’homme » aux éditions Jacob Duvernet.

A la librairie Naville, attenante à la salle de presse, la responsable m’a d’abord conseillé de me rendre à la librairie officielle de l’ONU, sise à l’opposé du bâtiment dans la nouvelle aile où siège le Conseil des droits de l’homme. Là, le libraire m’a expliqué qu’un point de vente officiel ne pouvait pas se permettre de mettre en vente un livre avec un tel titre et qu’il devait certainement être disponible chez Naville, une librairie privée non soumise à ce genre de contrainte. De retour à la case départ, la responsable m’a fait savoir qu’elle n’avait pas encore reçu ce livre et qu’elle allait le commander. L’année s’est terminée et l’ouvrage en question n’était toujours pas arrivé. Avec un sourire entendu, la libraire conseille à d’éventuels acheteurs de se procurer le titre litigieux dans une librairie de Genève, ou en France voisine où les livres sont nettement moins chers, bien que l’ONU bénéficie en principe de l’extraterritorialité.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que certains ouvrages jugés politiquement incorrects ou en l’occurrence, la concernant directement mais sous un jour critique, sont interdits d’accès à l’ONU, ou parfois arbitrairement retirés de la vente sous la pression de fonctionnaires zélés ou d’interventions personnelles de pays peu respectueux de la liberté d’expression. Ainsi, la Chine prétend imposer à l’ONU la même censure qu’elle pratique chez elle et voit rouge chaque fois qu’il est question du Tibet. La mission de Chine avait naguère même réussi à faire intervenir des huissiers de l’ONU pour retirer des rayons de la librairie Naville un livre avec en couverture une photo du Dalaï-lama. Depuis, les responsables de cette librairie privée sont particulièrement attentifs aux ouvrages qu’ils exposent par crainte de se voir remplacer par un concurrent.

Ainsi va, ou ne va pas, l’ONU au lendemain des célébrations du 60e anniversaire de la Déclaration universelle, insidieusement mais avec persévérance remise en question par les pays (et ils sont nombreux dans cette enceinte) liberticides. On en a encore eu un exemple en décembre, quand l’Organisation de la conférence islamique (OCI)  a fait adopter par l’Assemblée générale (86 voix contre 53 et 42 abstentions) une nouvelle résolution condamnant « la diffamation des religions, en particulier de l’islam » avec pour corollaire de nouvelles restrictions aux libertés individuelles.


D’ailleurs, dans cette offensive concertée contre la liberté d’expression, les services d’information de l’ONU sont également mis à contribution.
A la mi-décembre, n’a-t-on pas vu le porte-parole du Haut commissariat aux droits de l’homme, Rupert Colville, s’en prendre méchamment dans un communiqué à une journaliste qui avait osé, dans un article paru simultanément dans le ‘Wall Street Journal’ et ‘The Australian’, contester la version officielle sur le cauchemar annoncé de Durban II, dont le Comité préparatoire est présidé par la Libye, avec Cuba comme rapporteur et l’Iran parmi les vice-présidents ?  Sous l’influence des violateurs patentés de la liberté de la presse, le ver est désormais dans le fruit au sein même de l’ONU. Avec la complicité de certains fonctionnaires serviles qui montrent les dents envers la presse et cherchent à faire taire les voix discordantes. C’est dans ce contexte aussi que s’inscrit l’ostracisme dont fait l’objet le livre en ne saurait plus pertinent de Malka Marcovich : à l’ONU comme ailleurs, on est décidément réfractaire aux vérités qui dérangent.