10 février 09 - Au Conseil des droits de l’homme à Genève, Pékin a réussi à obtenir le soutien de nombreux pays africains et asiatiques. Les ONG parlent d’occasion ratée.

Stéphane Bussard / Le Temps - La Chine passée au crible du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ? Quelques mois après les Jeux olympiques de Pékin, le thème au programme de l’institution onusienne à Genève n’a pas laissé indifférent. Tôt vendredi matin, une soixantaine d’Etats se précipitaient pour inscrire leur nom sur la liste des orateurs.

Lundi, dans le cadre de l’Examen périodique universel (EPU, évaluation par les pairs), la tension était palpable. Pékin n’a pas lésiné sur les moyens pour présenter son bilan : il a dépêché des experts des Ministères de la sécurité publique et des affaires étrangères. Comme le souligne Ngawang Choephel, de l’ONG Tibetan UN Advocacy, « c’est la première fois depuis 1995 que la Chine est au cœur d’un débat de trois heures sur les droits de l’homme auquel elle participe. »

L’ambassadeur chinois auprès des Nations unies, Li Baodong, a, durant l’heure qui était impartie à sa délégation, souligné les efforts entrepris pour améliorer la situation des droits humains. Il a montré qu’à partir de la « modernisation historique » du pays lancée sous Deng Xiaoping, en 1978, un « nouveau chapitre dans la protection des droits de l’homme s’est ouvert ». Et l’ambassadeur d’avancer quelques chiffres pour étayer ses propos : depuis cette date clé, le nombre de pauvres en région rurale a chuté de 250 millions à 14 millions. Un chiffre que de nombreux experts, y compris en Chine, contestent sans toutefois nier la baisse réelle de la pauvreté.

La Chine a réussi à convaincre un nombre impressionnant de pays d’Afrique – une zone où Pékin est très présent – de lui tresser des lauriers. Parmi les plus en pointe, le Soudan d’Omar al-Bachir, le Zim­bab­we de Robert Mugabe et l’Afrique du Sud de Kgalema Montlanthe. Mais aussi des pays généralement très discrets : le Mozambique ou le Bénin. Parmi les Etats asiatiques, le Laos, le Vietnam ou la Birmanie ont aussi soutenu Pékin face aux déclarations plus critiques des Occidentaux, Australie et Canada en tête.

Les défenseurs des droits de l’homme sont beaucoup moins enthousiastes. Directrice du bureau genevois de Human Rights Watch, Julie Rivero déplore que Pékin n’ait pas saisi l’occasion de l’EPU pour s’engager dans un dialogue constructif. Ngawang Choephel s’inquiète du fonctionnement du Conseil : « Le Sri Lanka et le Pakistan ont demandé au Conseil de ne pas poser de questions sur le Tibet pour ne pas politiser le débat. C’est préoccupant. »

Pour Sharon Hom, directrice de l’ONG Human Rights in China, le refus catégorique de la Chine de reconnaître des violations des droits humains, torture, censure, usage excessif de la force au Tibet et dans les prisons, est inacceptable. A ses yeux, même si Pékin a ratifié la plupart des traités internationaux en la matière, le pays est toujours gangrené par une corruption massive alimentée par l’élite politique, par l’absence d’une justice et d’ONG indépendantes. L’avocate, qui a longtemps enseigné le droit en Chine, voit néanmoins quelques lueurs d’espoir en citant la Charte 08. Le document, élaboré à l’occasion du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « est un événement majeur prenant place à un moment clé de la transformation sociale de la Chine », insiste Sharon Hom, qui ajoute : « Ce n’est pas un phénomène soudain. Cela s’inscrit dans un mouvement long et complexe vers la modernité. »

Fait exceptionnel, le document a été signé par plus de 8000 personnes, chercheurs, écrivains, professeurs, travailleurs, paysans. Preuve que le mouvement inquiète : les forces de l’ordre sillonnent le pays pour intimider d’éventuels signataires. L’intellectuel Liu Xiaobo, qui a paraphé le document, croupit toujours en prison. Sharon Hom mentionne aussi le cas de Liu Yao, un avocat de la province du Guangdong. Emprisonné pour avoir défendu des paysans dont la terre a été expropriée pour faire place à une usine électrique, Liu Yao n’est plus seul. 511 avocats de Shenzhen ont signé une pétition pour qu’il bénéficie d’un procès équitable. « Beaucoup de gens sans terre, sans travail, sans libre accès à l’information n’ont rien à perdre, souligne la directrice de Human Rights in China. Imaginez : une population rurale de 700 millions d’habitants est larguée, et 400 millions de Chinois vivent dans un environnement très pollué. » Sharon Hom ne cache pas que les Jeux olympiques n’ont pas aidé son combat : « Ces Jeux, qui ont coûté ce que coûtera la reconstruction du Sichuan dévasté par le tremblement de terre, ont accru le nationalisme. Ils ont véhiculé une image de modernité et de fierté. Allez expliquer à une audience internationale que les droits de l’homme sont une vraie préoccupation. »