Aprés l'annonce par les USA qu'ils se retiraient du processus de négociation pour la conférence d'examen de Durban dite "Durban 2", il est nécessaire de se rafraîchir la mémoire sur ce qui a eu lieu lors des négociations à la Conférence de Durban 1.
Pour se faire, ci-aprés des extraits du premier chapitre de "L'Onu contre les droits de l'homme" de Claude Levenson et Jean-Claude Buhrer, éditions les milles et une nuit, 2003.

"La rencontre de Durban s’avérait  mal partie. Deux semaines d’âpres tractations lors de ce qui devait être l’ultime ligne droite préparatoire n’ayant pas permis de dégager un consensus si désespérément recherché, les émissaires des 125 Etats rassemblés à Genève ont chargé un groupe de vingt et un d’entre eux, composé de quatre représentants par région et présidé par l’Afrique du Sud, de se réunir à huis clos du 5 au 15 juin afin de poursuivre l’examen du texte litigieux : il fallait à tout prix rapprocher les points de vue et soumettre des propositions à une nouvelle et peut-être ultime séance préparatoire convoquée du 30 juillet au 10 août sur les rives du Leman.
Rien n’y a fait, ni les appels à la raison ni les exhortations du secrétaire général des Nations unies à la communauté internationale de « trouver un terrain d’entente assurant le succès de cette conférence », pas plus d’ailleurs que l’optimisme affiché envers et contre tout par la haut commissaire aux droits de l’homme. Les écueils étaient d’autant plus difficiles à contourner qu’aucun des camps en présence n’entendait faire la moindre concession, et à mesure que s’approchait la date fatidique, il apparaissait que les positions se raidissaient davantage : chacun s’arc-boutait sur ses exigences les plus tranchées, refusant de s’engager sur la voie, sinon de la réconciliation, du moins d’une ébauche de consensus. Sur le fond, les divergences les plus sérieuses ont subsisté jusqu’au bout, et dans ces conditions, il était vain d’attendre de la conférence elle-même qu’elle parvienne à les aplanir.
Avec son lot quotidien de violences complaisamment répercutées par petit écran interposé, la situation au Proche-Orient a fini par devenir l’arbre qui cache la forêt, tandis que des régions entières sont simplement ignorées malgré leurs lancinants problèmes – que ce soit l’Indonésie avec les autochtones d’Irian-Jaya, les Moluques où des villages chrétiens sont soumis sous la menace au choix entre la conversion immédiate à l’islam ou la mort sur-le-champ, sans parler d’Aceh où la rébellion séparatiste donne du fil à retordre avec son cortège de victimes civiles aux autorités tant locales que nationales. Oubliées également les discriminations persistantes en Chine, notamment au Tibet, ou encore les montagnards du Vietnam et même les femmes en Afghanistan, comme d’ailleurs les indigènes des Amériques. Et la liste est loin d’être exhaustive, des conflits qui ensanglantent l’Afrique à la violence en Colombie, en passant par le Kurdistan, la Tchétchénie ou encore l’Algérie. La polarisation imposée de l’attention sur le sionisme et, dans une moindre mesure, sur l’esclavage, a semblé reléguer à l’arrière-plan toutes les autres facettes de l’intolérance ou de l’exclusion, qu’elles soient liées à des aspects économiques ou religieux, quand ce n’est pas simplement de sexe.
(...)
L'inefficacité des réunions préparatoires ayant laissé les dossiers les plus brûlants en suspens,  les lacunes de l'organisation pratique sur place ont fait le lit des dérapages. Le vacarme manipulé des événements parallèles s'ajoutant à la méconnaissance de l'histoire et de la signification des mots ont contribué ensuite à faire dérailler les travaux, accentuant des dérives dangereuses pour l'avenir. Comme si nul n'avait voulu prendre la mesure des périls inhérents à l'ouverture de la boîte de Pandore: combattre le racisme dans un monde où l'autoritarisme se nourrit des antagonismes sociaux et où les libertés fondamentales se révèlent  souvent  le cadet des soucis des gouvernements exige des garde-fous que les organisateurs de la rencontre de Durban ont dramatiquement sous-estimés.
Alors que la conférence était censée lutter contre le racisme, les excès qui l’ont précédée et accompagnée ont produit l’effet contraire, alimentant la haine et l’intolérance. Déjà les travaux préparatoires s’étaient enlisés dans la surenchère à laquelle s’étaient livrés certains pays musulmans pour clouer Israël au pilori, en tentant une nouvelle fois d’assimiler le sionisme au racisme et de minimiser l’Holocauste. En l’absence d’une ébauche de consensus, en dépit des efforts inlassablement déployés jusqu’à la veille de son ouverture, la rencontre de Durban apparaissait d’emblée compromise. D’ailleurs, nombre de personnalités invitées avaient finalement préféré s’abstenir de faire le déplacement et à peine une douzaine de chefs d’Etat, en majorité d’Afrique, ont fait acte de présence. Du continent le plus peuplé, l’Asie, aucun président n’avait fait le voyage, seul le Cubain Fidel Castro était venu des Amériques, et pour l’Europe, on ne comptait que la Bosnie-Herzégovine et la Lettonie représentées au plus haut niveau. Dans de telles conditions, il était plus qu’hasardeux pour l’ONU de s’aventurer  en pareil terrain.

(...)
Un bilan peu glorieux
Dans la foulée du vacarme du sommet de la jeunesse et du forum des ONG, la conférence proprement dite a débuté sous des auspices agités. Au point que d’emblée certains se demandaient déjà si elle pouvait être sauvée d’un naufrage annoncé. Kofi Annan pressentait-il l'ampleur du désastre à venir? En tout cas, le secrétaire général des Nations unies s'est borné à une brève apparition sur place au début de la conférence, juste le temps de souhaiter bonne chance aux participants avant de s'éclipser pour une tournée dans les pays voisins. Il avait tenté de conjurer les démons en s’efforçant de donner le ton à un débat qu’il savait semé d’embûches, mais l’écho qu’il a éveillé parmi les orateurs, principalement africains, qui l’ont suivi n’était guère à l’apaisement. Il n'a pas jugé nécessaire de revenir, après un constat désabusé lapidairement formulé à Kigali la veille de la clôture des travaux relevant que la cacophonie de Durban "donnait vraiment l'image d'une organisation incapable de s'entendre et de s'attaquer aux questions essentielles."
De son côté, Mary Robinson s’est évertuée à rappeler :  « Nous ne devons pas perdre de vue que nous ne sommes pas en mesure de régler tous les problèmes du monde à Durban. Ce que je vous demande, c’est de vous entendre sur les objectifs fondamentaux. »
Mme Vaira Vike-Freiberga, présidente de la Lettonie, leur a emboîté le pas en précisant : « Le colonialisme et l’oppression ne sont pas une affaire de couleur, il s’agit des droits de l’homme. Pour cela, on a besoin de bonne volonté et de compréhension mutuelle, c’est aussi une question de volonté politique ». Didjob Divungi di Ndinge, vice-président du Gabon, a abondé dans ce sens, tout en s’interrogeant sur la signification de la faible représentation officielle – à peine une petite douzaine de chefs d’Etat pour quelque 170 pays participants – avant de résumer ce qui lui paraissait essentiel dans ces travaux : devoir de mémoire, devoir de vision et devoir de responsabilité. Mais une fois passées les civilités diplomatiques du premier jour, l’affrontement a repris de plus belle pendant que s’installait apparemment un rythme de croisière dans la grande salle, tandis que les questions les plus litigieuses étaient confiées à des sous-comités restreints chargés de réduire les écarts de langage.
Peine perdue. Le départ des observateurs américains, puis de la délégation israélienne a consacré la rupture le 3 septembre. Les représentants des organisations arabes et musulmanes ont aussitôt crié victoire et bruyamment manifesté leur satisfaction devant le centre de conférences. Tel n’était pas le sentiment des hôtes sud-africains ni des responsables de l’ONU, ainsi confrontés au scénario qu’ils redoutaient le plus. La plupart des participants africains se plaignaient de la place prise – « usurpée », n’hésitaient pas à dire certains – par le Proche-Orient au détriment de tout le reste du monde.
(...)
Dès lors, d’épineuses tractations se sont poursuivies jours et nuits dans une atmosphère de plus en plus crispée dans l’espoir de sauver sinon la conférence, du moins les apparences. La perspective d’un fiasco retentissant a expliqué le report de la clôture officielle de la rencontre d’une demi-journée, sans pour autant suffire à trancher les nœuds gordiens que toutes les réunions préparatoires s’étaient avérées incapables de contourner. Personne ne souhaitait assumer ouvertement la responsabilité d’infliger l’affront d’un échec à l’Afrique du Sud, si bien qu’un compromis conclu sur la base du plus petit dénominateur commun a fini par se dégager à l’arraché, sauvant peut-être l’honneur, mais certainement pas la crédibilité du haut commissariat aux droits de l’homme et n’ajoutant rien à la cause de la lutte contre le racisme. La conférence de Durban a tout de même réussi à faire l’économie d’une controverse en laissant soigneusement de côté la question des religions et du racisme, ou du rôle des religions dans la propagation de l’intolérance…
Que restera-t-il de cette conférence pavée de bonnes intentions? Son échec, patent à l'issue d'une semaine de débats marqués par le tumulte de contradictions bruyamment exprimées et une virulente polémique sur les mots, a été brutalement masqué par les événements du 11 septembre à New York. Le fiasco n'en demeure pas moins flagrant en dépit des grandes professions de foi et des envolées lyriques tandis que le constat s’impose, abrupt: le racisme est bien vivant et l’on serait presque enclin à dire qu’il a encore de beaux jours  devant lui, tant la seule évocation de ce fléau fait rejaillir des torrents de haine, parfois même savamment distillée par ceux qui prétendent le combattre. D’ailleurs, il aura fallu attendre les premiers jours de l'an 2002 pour disposer des documents finals adoptés à la sauvette lors d'une demi-journée de prolongation. Et encore: les contestations se sont tellement amplifiées dans les coulisses que l'assemblée générale des Nations unies qui devait théoriquement en prendre connaissance et les avaliser lors de sa session annuelle de 2001 a dû en ajourner l'examen à sa réunion suivante.