20 mars 09 - Persécutés comme les Tibétains, les Ouïgours n’avaient pas de dalaï-lama. Mais aujourd’hui, ils ont Rebiya Kadeer.

Frédéric Koller/Le Temps - C’était le 25 février dernier, aux abords de la place Tiananmen, au centre de Pékin. Un couple et leur fils tentaient de s’immoler en mettant le feu à leur véhicule. Des membres du Falungong (mouvement bouddhiste sectaire interdit par Pékin) ? Des Tibétains ? Des ouvriers chinois victimes d’injustice ? Rien de tout cela. Les protestataires venaient de la lointaine province du Xinjiang. Ces Ouïgours, de religion musulmane, entendaient, selon la version officielle, dénoncer la démolition de leur maison à Urumqi pour faire place à une école.

Pour Rebiya Kadeer, ce geste, « mal vu des musulmans », s’explique par des causes plus profondes : « Aujourd’hui les Ouïgours vivent dans la peur du lendemain. Ils ne savent pas s’ils seront arrêtés ni où disparaissent les prisonniers. Les Ouïgours n’ont aucun droit, aucune liberté, aucune paix. Ils ne savent plus comment protéger leur langue, leur culture, leurs filles, leur emploi, leur terre. Les Chinois s’enrichissent, eux s’appauvrissent. Les Ouïgours, dans leur propre patrie, vivent comme des animaux. Voilà ce qui a poussé cette famille à s’immoler. Parce que nous n’avons pas d’autre possibilité pour nous exprimer. »

A 61 ans, Rebiya Kadeer est le visage de la résistance d’un peuple dont le combat est jusqu’ici resté ignoré du monde extérieur. Le sort des 8 millions d’Ouïgours n’est pourtant pas plus enviable que celui des Tibétains. A entendre leurs représentants en exil, il serait même pire. Depuis le 11 septembre 2001, Pékin s’est opportunément rallié à la « lutte contre le terrorisme international » auquel les rebelles ouïgours sont depuis associés. Est-ce parce qu’ils sont musulmans que leur cause est moins populaire en Occident ? Sans doute. Mais il leur manquait aussi l’équivalent d’un dalaï-lama pour faire connaître leur combat.

« Avec Rebiya Kadeer, les Ouïgours ont enfin leur figure emblématique et unificatrice, en tout cas dans la diaspora », remarque Thierry Kellner, spécialiste de la région qui enseigne à l’Université libre de Bruxelles. L’an dernier, elle a été élue à la présidence du Congrès ouïgour mondial, dont le siège est à Munich et qui regroupe une vingtaine d’organisations. Dans son entourage, on l’appelle désormais la Mère des Ouïgours, et son nom a circulé ces dernières années pour le Prix Nobel de la paix.

« Tous les leaders ouïgours ont été tués dans un accident d’avion en 1949 alors qu’ils se rendaient à Moscou à l’invitation de Staline pour rencontrer Mao, précise Rebiya Kadeer. Du coup, ils n’ont pu fuir en exil comme le dalaï-lama. Voilà pourquoi nous sommes moins connus. Notre travail d’information en Occident n’a commencé qu’il y a une dizaine d’années. » C’est ainsi qu’elle était récemment de passage en Suisse, où elle a rencontré des parlementaires, afin d’expliquer la situation du « Turkestan oriental » et plaider la cause des 17 Ouïgours enfermés à Guantanamo sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux.

Mère de 11 enfants, Rebiya Kadeer fut une femme d’affaires milliardaire, membre du parlement national et célébrée pour ses actions sociales avant de prendre, en 1999, le chemin des geôles chinoises pour « divulgation de secrets d’Etat ». Son tort fut de critiquer la politique des autorités centrales au Xinjiang. Libérée en 2005 grâce à la pression des Etats-Unis, elle vit depuis en exil à Washington avec son mari et cinq de ses enfants. Deux autres sont toujours en prison en Chine.

Fini les affaires, aujourd’hui tout son temps est consacré à la dénonciation de la « politique d’assimilation » menée par Pékin. A l’entendre, le Xinjiang serait le dernier endroit où l’on exécute encore des prisonniers pour raison politique. « Ces cinq dernières années, sur 15 000 prisonniers politiques, ils en ont tué un millier, c’est-à-dire plus qu’en soixante ans d’occupation. Aucun autre peuple n’est persécuté comme les Ouïgours. »

Il n’existe aucun chiffre officiel, aucune possibilité de vérification. Les Jeux olympiques de Pékin, en 2008, ont marqué une nouvelle escalade dans la répression. Durant les joutes sportives, 200 000 soldats supplémentaires étaient envoyés dans la région et, à titre préventif, 1300 personnes ont été arrêtées. « Elles n’ont toujours pas été relâchées. »

Rebiya Kadeer fournit d’autres chiffres : avant l’occupation de 1949, les Chinois han représentaient moins de 2,5% de la population du « Turkestan oriental ». Aujourd’hui, ils sont 45%. « Si on comptabilise les soldats, ils sont en fait plus de 50%. Nous sommes devenus une minorité dans notre pays. » Entre autres vexations nouvelles (interdiction de la langue ouïgoure dans l’enseignement, confiscation des passeports, contrôle des naissances), la Mère des Ouïgours évoque ce programme, lancé en 2006, de transfert de jeunes filles du Xinjiang vers les usines de la côte est du pays. Officiellement, il s’agit de lutter contre la pauvreté et d’offrir une nouvelle chance aux Ouïgours.

« C’est du travail forcé, tranche Rebiya Kadeer. Elles sont envoyées dans des usines textiles, exploitées, coupées de leur famille, les plus belles filles sont offertes aux réseaux de prostitution. » Quelque 240 000 filles de 12 à 20 ans auraient déjà été déplacées. « Pourquoi les Chinois envoient-ils leurs colons pour prendre notre travail et dans le même temps déportent nos filles en Chine ? Pourquoi veulent-ils marier nos filles à des Han ? C’est une politique d’assimilation. » Rebiya Kadeer donne des noms de villages où ce programme est en cours, cite une étude de la Uyghur Human Rights Project. Mais là encore, ces accusations sont difficiles à vérifier. « Notre seul espoir pour que cela change, pour en savoir plus, est que les pays occidentaux interrogent la Chine. Comme ils le font pour le Tibet. »