Par Claude B. Levenson *- article paru dans Libération du 15 avril 2009

Incongruité des images se télescopant au kaléidoscope de l’actualité : deux Présidents euphoriques, tout sourire et un verre à la main, lors de la visite de Nicolas Sarkozy, en novembre 2007, à Pékin, chez Hu Jintao ; les deux mêmes, crispés, le bras raide lors d’une poignée de main, à Londres, en marge du G20, début avril. Une mine d’enterrement qui sied d’ailleurs aux circonstances, puisque les deux hommes venaient officiellement d’enterrer la brouille opportunément montée en épingle par l’un reprochant à l’autre d’avoir osé rencontrer le dalaï-lama, cet empêcheur de mentir en rond. Il aura fallu bien des salamalecs et nombre de missions de contrition pour apaiser le courroux des dignes héritiers de l’arrogance impériale de la Cité interdite - en somme, un acte d’allégeance à la dictature, guère conforme à l’idéal républicain ni à la réitération inlassable de la défense des droits de l’homme. Passez muscade, l’heure est au compromis et à la nécessité de s’en tenir à la realpolitik. Autonomie ou indépendance, l’intégrité territoriale de l’empire est sacro-sainte, le Tibet n’est pas à l’ordre du jour - ni des relations franco-chinoises, ni des instances onusiennes et gare à vous qui osez vous ingérez dans les affaires intérieures de Pékin.

Et pendant ce temps, là-bas au loin sur le toit du monde, dans ce pays qui existe pourtant sans existence dûment reconnue, les forces de l’ordre chinois arrêtent, harcèlent, torturent, violent, battent à mort les récalcitrants - moines, nonnes, nomades, fermiers, étudiants, vieux ou jeunes - ces insensés réfractaires au bonheur colonial imposé sous prétexte de modernisation, de libération de l’impérialisme et, tout récemment, d’émancipation des serfs, sans oublier la réforme démocratique. A se demander ce que veulent ces Tibétains qui s’obstinent à prétendre vouloir se gouverner eux-mêmes et bâtir à leur guise leur avenir en sauvegardant leur culture, leurs traditions, leur altérité. Rien de plus ni de moins que ce qui est inscrit dans la charte des Nations unies…

Littéralement coupé du reste du monde, transformé en prison à ciel ouvert, sous loi martiale inavouée, interdit à tout regard extérieur, le Tibet a vécu bâillonné les semaines marquant le 50e anniversaire de la révolte de Lhassa, le coup de force chinois contre son gouvernement légitime et le début de l’exil. Cinquante ans - combien de jours, combien de nuit pour les uns à compter les longues heures de l’exil, pour les autres à subir une occupation militaire considérée comme étrangère ? A l’intérieur, quelques téméraires se sont risqués à manifester en solitaire ou en mini-groupes, aussitôt embastillés sans autre forme de procès. Aucun étranger, ou si peu, pour témoigner, hurler à la mort face à l’épouvantable indifférence. Des monastères, inutile d’en parler : ils sont si bien gardés que personne n’y entre ni n’en sort. A l’extérieur, la communauté exilée s’efforce de garder la tête haute, sa mobilisation permettant d’allumer des flammèches d’espoir à travers le monde. Quant aux responsables des affaires du monde, ils ont bien trop à faire ailleurs pour demander des comptes aux tortionnaires, aveugles une fois encore aux conséquences prévisibles de leur inconséquence : despotes et tyranneaux liberticides de toute obédience ont vite fait d’en tirer avantage.

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine - lors de la réunion dite de suivi de la conférence contre le racisme de Durban qui doit s’ouvrir à la fin du mois au siège européen des Nations unies à Genève, le Tibet n’est pas au programme. Dame, quiconque s’aventure dans cette auguste enceinte à prononcer son nom s’attire aussitôt les foudres des honorables délégués arrivés en force afin qu’il ne soit pas porté atteinte à l’image de la Chine. Autrement dit, Union européenne, Amnesty International ou autre ONG, voire pays, qui s’y frotte se voit sur-le-champ remis vertement en place, au prétexte que «ces allégations sont basées sur l’ignorance et les préjugés» et ceux qui en font mention sont fermement invités à «revenir dans le droit chemin et procéder à davantage d’autocritique». Un langage aux singuliers accents de révolution culturelle à curieuse résonance au palais des Nations de l’ONU…

Faut-il que les actuels dirigeants chinois soient si peu sûrs de leur fait pour en arriver à croire, selon le mot de Mao, qu’un «mensonge répété cent fois devient une vérité» ? Une vérité, peut-être, mais toute relative, et vouée comme toute chose à changer, car inexorablement la roue tourne. Une offensive de propagande sans précédent contre le dalaï-lama et les siens a dernièrement été lancée, qui ne s’embarrasse ni de scrupule ni de diplomatie, ni même de la réalité de faits historiques reconnus. Ajoutant l’insulte à la blessure, les pontes du PCC feignent de croire qu’il suffit de donner du bâton pour bâillonner l’opinion. Encore une fois, peut-être - mais simplement pour un temps : impossible de berner tout le temps tout le monde. Des Chinois ne s’y trompent plus, qui remettent en cause le système instauré avec le fusil, des liens se tissent entre démocrates persécutés et peuples opprimés, à l’intérieur comme à l’extérieur. Une longue, très longue patience exprime à sa manière une forme de résistance : la liberté trouve refuge au cœur de ceux qui résistent tandis que passent les dictatures. Et la liberté du Tibet est aussi une métaphore de la nôtre.

Derniers ouvrages parus : Tibet, la question qui dérange, Albin Michel, 2008 ; le Tibet, Que sais-je ? - PUF, 2008.