L’ONU appelée à imposer un embargo sur les diamants du Zimbabwe
Carole Vann et Michael Deibert/InfoSud-IPS-Tribune des droits humains
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Un rapport dénonçant la corruption et les abus dans les mines au Zimbabwe demande l’intervention de l’ONU pour bannir ou restreindre le commerce de diamants issus du pays. Le processus de Kimberley, censé garantir les diamants « propres », est mis en cause      
L’industrie du diamant est dans une mauvaise passe. Le Processus de Kimberley, un système de certification dont la Suisse est membre fondateur et qui vise à éliminer du marché mondial « les diamants de la guerre », est décrié par ceux-là même qui l’ont créé. Tandis qu’un rapport accablant, publié en mars 2009 et intitulé « Le Zimbabwe, les diamants et le mauvais côté de l’histoire », dénonce la corruption et les graves exactions dans les mines au Zimbabwe. L’étude conclut que le pays n’est plus en mesure de gérer son industrie du diamant en conformité avec le respect des droits de l’homme.   
Les auteurs du rapport, deux ONG de renom – Partenariat Afrique Canada (PAC) et Global Witness – appellent « le Conseil de sécurité des Nations Unies à intervenir, comme il l’a fait dans le cas des diamants du sang en Angola, en Sierra Leone, au Libéria et en Côte d’Ivoire, et à imposer un embargo sur les diamants zimbabwéens jusqu`à ce qu’on ait instauré une gouvernance légitime et compétente. » Ils décrivent dans le détail et chiffres à l’appui les horreurs et la misère grandissante qu’engendrent les diamants du Zimbabwe, « devenus un important facteur dans la tentative désespérée de Robert Mugabe de conserver le pouvoir. La contrebande des diamants s’est généralisée et des douzaines de mineurs ont été assassinés par les militaires qui contrôlent désormais les principaux mises du pays. »   
Ils y affirment aussi que le Processus de Kimberley, l’initiative internationale de réglementation du commerce des diamants bruts réunissant 47 gouvernements, ainsi que l’Union européenne, et dont le but est de mettre un terme au commerce des diamants de guerre, n’a « ni la volonté ni l’intérêt de s’attaquer au problème. »   
Fracassante démission    
Ecœuré par cette inertie, Ian Smillie, coordinateur de recherche au PAC et représentant de l’ONG au Processus de Kimberley, vient d’annoncer sa démission. Un coup pour l’image du diamant. L’économiste canadien est l’un des principaux architectes du Processus Kimberley, auquel il tourne le dos aujourd’hui.   
« J’étais convaincu en 2003 que nous avions créé un mécanisme efficace, nous explique-t-il au téléphone. C’est bien le cas, mais nous l’avons laissé déraper. Toutes ces années, les Etats parties au Processus de Kimberley n’ont pas su faire face à des cas graves de contrebande au Brésil, en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Venezuela, au Zimbabwe, en Guinée, au Liban. Pour le Venezuela, nous en sommes même arrivés à tolérer ce trafic, alors que notre système est censé l’empêcher. Pendant que les gouvernements discutent sans fin sur l’opportunité ou non d’aborder la question des droits de l’homme, les crimes se poursuivent sur place. Je ne veux plus cautionner cela. »   
Une démission fort regrettée. « C’est une grande perte, déplore Roland Vock, chef de la délégation suisse pour le Processus de Kimberley. Ian Smillie était le porte-drapeau des ONG, nous avons toujours apprécié ses positions claires, même si elles ne plaisaient pas toujours aux gouvernements. Il avait la grande qualité d’être réaliste. »   
Pour le SECO (Secrétariat d’Etat à l’économie), un embargo ordonné par l’ONU n’est guère réaliste. « Je comprends la demande des ONG, explique l’expert suisse. Mais les résistances politiques sont trop fortes au sein du Conseil de sécurité de l’ONU pour que des sanctions soient prises à l’égard du Zimbabwe. Il y a un embargo sur ce pays de l’Union européenne, la Suisse et les USA depuis 2002, mais celui-ci porte sur le matériel militaire et de répression, ainsi que sur le gel des avoirs bancaires de certaines personnes, elles-mêmes sur « liste noire » chez nous. Mais le commerce n’est pas touché. »   
Et de rappeler que le Zimbabwe est un Etat partie au Processus, qu’il est donc très difficile de l’en exclure. « La politique de Kimberley est plutôt de travailler à influencer les pays de l’intérieur », explique-t-il.   
Suite à la publication du rapport, contenant plusieurs témoignages concernant des exactions dans la région de Marangue au Zimbabwe, où des petits mineurs ont été évincés de force, la Fédération mondiale des bourses de diamants (WFDB), a prononcé une interdiction de vendre les joyaux issus de l’Est du pays.   
« C’est quand même un comble que nous – Kimberley – soyons à la traîne par rapport à l’industrie du diamant qui prend les mesures adéquates », proteste Ian Smillie. L’économiste déplore aussi que les ONG soient obligées d’effectuer les enquêtes à la place des équipes de Kimberley.   
Signes avant-coureurs    
Déjà en 2006, la sonnette d’alarme avait été tirée, suite au rapport du Conseil de sécurité de l’ONU qui révélait la présence sur le marché de diamants de sang en provenance de Côte d’Ivoire. « Non seulement le Processus de Kimberley se révélait incapable de cerner le problème, mais cela montrait aussi que les lacunes dans les contrôles de quelques gouvernements pouvaient mettre en péril tout le système », explique l’économiste canadien.   
Franck Notari, fondateur du laboratoire GemTechLab à Genève, regrette aussi ce départ. « Kimberley est une structure qui existe et qui relève d’une prise de conscience très salutaire, même si elle n’est pas optimale, remarque-t-il. Je pense qu’il ne faudrait pas abandonner si vite. »   
Selon Roland Vock, les chiffres parlent d’eux-mêmes. « Au milieu des années 1990, 15% de la production des diamants étaient mêlés à des guerres. A la création du processus en 2003, il y en avait 4% et 0,1% aujourd’hui, signale-t-il. Tout en poursuivant : « en même temps, je comprends Ian Smillie. Il a été à l’origine de ce Processus. Nous cherchions alors des solutions pragmatiques, en bricolant et en innovant. Avec les années et plus de 70 pays participants aujourd’hui, le processus s’est quelque peu bureaucratisé. C’est certainement très frustrant pour les ONG. »   
Ian Smillie reconnaît, en effet, que le système de certification a permis de mettre sur pied un commerce propre dans beaucoup de pays, notamment sur des plaques tournantes comme la Belgique et la Suisse. « Il y a encore dix ans, toutes sortes de diamants de provenances obscures arrivaient sur les ports francs des aéroports de Zurich ou Genève, et en repartaient avec des étiquettes suisses. Cela n’est plus possible à présent », affirme-t-il.   
Un trafic important    
Les statistiques officielles du Zimbabwe montrent que le pays est censé être en possession d’un stock de diamants équivalent à 1,33 millions de carats, soit 150 millions de dollars (plus si l’on tient compte des chiffres de 2008). Mais de nombreux indices laissent à penser que d’importantes fuites ont lieu, tandis que l’économie du pays continue de plonger.   
En septembre 2008, deux Libanais étaient arrêtés dans le Gujarat (fleuron de l’industrie du diamant en Inde). Ils avaient sur eux l’équivalent de 800.000 dollars de diamants bruts, sans aucun document attestant de leur provenance. Ils ont déclaré s’être approvisionner au Zimbabwe. En octobre, une femme du Zimbabwe était arrêtée dans le transit de l’aéroport de Dubaï avec 1,2 millions de dollars de diamants bruts attachés à son corps. La contrebande des diamants a encore de beaux jours devant elle.