Réaction au Rebond d'Esther Benbassa dans Libération au sujet de l'affaire Vincent Geisser

Par Rose Prudence

Il faut bien évidemment défendre avec la dernière énergie le droit de V. Geisser à dire tout ce qu'il veut. Et même à insulter qui il veut - il ne serait pas le premier. Et même au titre de son expertise de chercheur ? Pourquoi pas. Mais il n'est pas interdit de connaître ses propos. N'en déplaise à ses ardents défenseurs, ceux-ci n'ont rien de futile, compte tenu des personnes qu'il attaque, et des dangers auxquels il les expose - dangers sans proportion aucune avec le Conseil de discipline devant lequel il est convoqué.

Ses partisans ont-il lu « 'Islam light ': un produit qui se vend bien » (http://oumma.com/Islam-light-un-produit-qui-se-vend ) ? VG s'y livre à une diatribe enfammée contre un certain nombre d'intellectuels d'origine musulmane opposés à l'islamisme, et qui plaident, chacun à sa manière, pour un  « Islam des Lumières ». Selon lui, Abdelwahab Meddeb, Malek Chebel, Fethi Benslama, Abdennour Bidar seraient devenus à peu de frais en quelques années les très suspects « chouchous musulmans des médias et des intellectuels français ».  Or, dit VG, ces intellectuels, prétendument novateurs,  ne sont en réalité que les « les suiveurs et les héritiers d'une critique « interne  à l'islam qui a connu son apogée durant la période coloniale et, plus particulièrement, en Algérie française » - laquelle critique,  « répondait moins à une volonté de réformer l'islam de l'intérieur que de donner des gages de « conformité » au discours ambiant »  Traduisons : Meddeb, Chebel, Ben Slama, Bidar ne font que remettre au gout du jour de vieilles pratiques de collaboration intellectuelle avec le colonisateur. A force de vouloir s'acheter une bonne conduite auprès des « élites politiques, [des]  médias, [des] intellectuels habitués des plateaux TV, » et retrouvent tout bonnement, « les accents fortement assimilationnistes de certaines élites indigènes profrançaises pendant la période coloniale » (je souligne).

Ces avocats d'un « islam des Lumières » ne font donc, selon V.G., que continuer dans les media aujourd'hui le travail de négation et de destruction de l'identité musulmane entrepris depuis la colonisation - et deviennent, ce faisant, les alliés objectifs du post-colonialisme assimilationniste, les alibis et les soutiens des politiques discriminatoires, racistes, éradicatrices même, à l'encontre des musulmans de France : ils sont, tout simplement des « musulmans islamophobes » (dans un style à peine moins châtié - mais plus explicite -, Marc-Edouard Nabe, officiellement aux antipodes des opinions de Geisser, les appelle, lui, des collabeurs). Nous savons, et VG ne peut l'ignorer lorsqu'il s'exprime bardé de  la liste de ses ouvrages scientifiques que les qualifier ainsi, c'est les exposer, d'emblée, à une fatwa ou, pire,  à la vindicte du premier djihadiste venu -

On mesure la mansuétude qu'il aura fallu à certains de ces intellectuels pour, malgré tout, signer une pétition de soutien à celui qui les accuse, rien de moins, que de vouloir « promouvoir un islam sans musulmans, ….  épuré des ses croyants et de ses pratiquants »!

Il y a pire. Le ton de VG change dès lors qu'il est question des femmes d'origine musulmane, laïques et féministes, qu'il désigne, dans un titre stupéfiant, comme « les poupées-Barbie de l'Islam light » (Oumma.com, 11 février 2008). Le mépris des femmes, le machisme virulent de l'ardent pourfendeur de l'islamophobie se donne ici libre cours, dans les clichés les plus grossièrement misogynes et sexistes. Les femmes auxquelles il s'attaque (Latifa Ben Mansour, Malika Mokeddem ou Khalida Messaoudi d'une part, Chahdortt Djavann, Irshad Manji ou Ayaan Hirsi Ali de l'autre) deviennent sous sa plume des « Cosette musulmanes »  incapables, contrairement à leurs alliés masculins, d'une once de réflexion politique. Elles sont les  « actrices passives d'une mise en scène émotionnelle et passionnelle », dont la seule fonction médiatique est celle d'un « exhibitionnisme télévisuel, jouant sur une forme d'érotisme malsain ».

Le crime de Chahdortt Djavann, Irshad Manji ou Ayaan Hirsi Ali ? C'est (aux yeux de VG) d'abord d'être jeunes, télégéniques et…  « sexy ». Si elles sont sollicitées par les media c'est d'abord pour leur « capacité à mettre en scène un érotisme victimaire (sic). Et ces , « nouvelles martyres » ne renvoient à «  une image de sensualité et de pureté, presque innocente, sortes de Madones des temps modernes » que, pour  mieux faire passer le « racisme à peine voilé » de leur message islamophobe,

Sois belle, martyre, et tais-toi - mais fais-moi bander ! Il reste que, tout occupé à ériger des contructions érotico-S&M sur les femmes des Lumières, VG en oublie l'essentiel : c'est que, ces « Cosette musulmanes », ces « poupées-Barbie » (on appréciera la délicatesse de l'insulte), au cerveau lisse comme un petit pois mais érotiques à souhait ont néanmoins été jugées, toutes trois, dignes de faire l'objet de fatwas : que les unes et les autres vivent aujourd'hui sous protection constante, en danger permanent d'agression - de meurtre. Toutes trois risquent le sort de Théo van Gogh, ami d'Ayaan Hirsi Ali (on sait que celle-ci fut nommément désignée aux coups de son meurtier). De cela, VG ne dit mot, ni de leur courage, ni de l'obstination dont elles doivent faire preuve pour défendre leurs opinions, et notre liberté - les défendre contre les islamistes et aussi contre les chercheurs qui ne voient en elles que des  «poupées» à usage sexuel.

Environ 5000 chercheurs se sont émus de la menace que le CNRS ferait peser sur la liberté d'expression de VG (on sait qu'il risque, au mieux, un blâme administratif), et sur sa préférence manifeste pour un « Islam hard ». Je me demande combien d'entre eux se sont mobilisés pour  défendre la liberté de mouvement, et … le simple droit de vivre des « poupées-Barbie » Ayaan Hirsi Ali, Chadortt Djavann, Irshad Manji, ou encore de Latifa Ben Mansour, Malika Mokeddem ou Khalida Messaoudi - et de tous les autres musulmans laïcs et progressistes, victimes désignées de ceux qu'il présente, pour sa part, comme les vrais représentants de l'Islam.