par Claudine Legardinier

« Sale pute ». Le rappeur [1] a parlé. Une femme qui dit non ? Une pute. Une femme qui dit oui ? Une pute. Une femme qui en choisit un autre ? Une pute. Toutes des putes. Pute : le mot le plus injurieux de la langue française. Celui qui charrie le maximum de haine et de mépris des femmes. Sale pute, crie le rappeur, l’étoile montante de la chanson française, l’espoir de la création contemporaine. Emporté par ce mot-sésame qui surgit du tréfonds et ouvre un droit au viol et au meurtre, il se laisse aller à son penchant, une litanie de tortures qu’il faudrait trouver musicale.
Classique. Le gros dur se dédouane avec un procédé à deux sous. Il disqualifie sa victime en la traitant de pute. Pute, et tout est dit. Ce mot ordurier a une fonction. Il constitue une excuse pour l’agresseur ; un laissez passer ; une invitation au meurtre. On peut lui faire tout ce qu’on veut, on peut l’humilier, on peut la violer, on peut la tabasser puisque c’est une pute !
Traduisez : c’est sa faute à elle. Les femmes ont l’habitude. Toujours coupables. Coupables de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment si elles sont violées ; coupables de l’avoir cherché ; coupables d’exister. Coupables d’être des putes. Coupables d’être des femmes, surtout. Dans un monde où suinte encore la haine à leur égard, une haine déclinée sur tous les modes de la violence et relayée par l’ensemble de la culture, orchestrée par les médias, distillée dans les films porno, les pubs, les radios, les plateaux télé, les jeux vidéo, les clips des rappeurs… Fascination, mépris, on frise le délire collectif : les couturiers branchés habillent les femmes en putes, les réalisateurs télé raffolent des héroïnes putes (pardon, escortes), les meurtriers en série tuent en priorité les prostituées, celles que les braves gens tiennent pour des « putes ». Message, pour celles qui auraient la tête dure : toutes des putes sauf ma mère.
Il est temps de hurler plus fort que les rappeurs. De crier que la pute n’existe pas. La pute est une création, de toutes pièces, des agresseurs et de ceux qui se réservent le droit de l’être ; de types haineux, encombrés d’une virilité impuissante et terrifiée ; de machistes qui voient les femmes comme des prêtes-à-subir toujours à disposition ; de petits rappeurs orduriers. La pute n’existe que dans l’imaginaire de certains hommes, de trop d’hommes pour qui les femmes ne sont que des objets de défoulement, des territoires à coloniser et à soumettre.
Un tel concentré de haine pourrait raisonnablement donner envie de monter des barricades. Des femmes, des féministes, se sont contentées de riposter par l’envoi de lettres, notamment aux patrons de festivals (Printemps de Bourges), pour demander la déprogrammation de cet individu. S’il fallait une preuve que le féminisme ne tue jamais personne, alors que le machisme tue tous les jours, celle-ci y suffirait. Pourtant, de bonnes âmes, souvent masculines, s’émeuvent de tels excès, criant à la censure. On invoque l’art et la liberté d’expression, on juge les réactions « disproportionnées », on excuse le pauvre garçon en proie au « mal-être », on pardonne « une génération perdue et désabusée ». Et pour finir, on injurie une nouvelle fois les femmes, qui, de putes, se voient renvoyées à un statut à peine plus enviable, celui de « dames patronnesses
[1] ».
Les femmes, c’est bien connu, ça fait des histoires ! On les préfère passives. Et muettes. L’affaire est entendue. Elles sont là, de toute éternité, pour être traitées de putes, menacées de meurtre et de viol, objets de haine, et doivent s’en trouver bien.
Le quart d’un tel appel à la haine, antisémite, raciste ou homophobe, ferait lever toutes les consciences courroucées de notre beau pays. Mais un appel à la haine des femmes trouve toujours des chantres de la « liberté » pour l’excuser. Pour en débattre. Il y a les « pour » et puis les « contre ».
N’est-il pas troublant que l’on ne crie à la censure que lorsqu’il s’agit de violences à l’égard des femmes ? Faut-il comprendre que l’insulte faite aux femmes, l’appel au meurtre, sont le fondement même de ce que trop d’hommes appellent encore « la liberté d’expression » ? La « liberté » doit-elle donc être éternellement confondue avec le droit d’insulter et de mépriser tout ce qui relève du féminin ?
Combien de temps encore excusera-t-on la violence sexiste et sa promotion ? Combien de temps continuera-t-on à s’aveugler sur des agressions, des meurtres qui font régulièrement la une des médias sans que quiconque s’avise qu’il s’agit d’actes relevant de la violence sexiste ? Quand en finira-t-on avec la complaisance qui accompagne le massacre quotidien, par nombre de chantres de la « culture », de toutes les campagnes contre les violences et autres chartes de l’égalité ?
On préfère fermer les yeux. Se fabriquer une conscience en or à coup de textes exemplaires, de colloques, de conférences, de conventions, de circulaires, de chartes, de labels, de directives. Mais à quoi bon tant de pieuses déclarations nationales et européennes, de campagnes pour l’égalité filles/garçons ? Pourquoi écrire partout ton nom, Egalité, si nous laissons le moindre rappeur, et ses semblables, proférer leur invitation, urbi et orbi, au viol et à la haine ?
Tout comme la conscience des « clients » s’arrête à la porte du bordel (avec une pute, tout est permis… puisque c’est une pute), la conscience de la société s’évanouit aux abords de la scène artistique et médiatique. On le mesure au silence de nombre d’intellectuels et de politiques. Avec les femmes, tout est permis !
1] Orelsan
[2] Libération, 21 avril, page Portraits

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