Malka Marcovich...enjeux internationaux

Reflexions, analyses, suivi : politique internationale, Organisation des Nations Unies (ONU), droits fontamentaux, feminisme, laïcité ...

24 novembre 2009

LES AHMADITES, CES MUSULMANS RéFORMISTES INTERDITS DE MECQUE

Par Jean-Claude Buhrer

Qualifié d’ « hérétique » par l’islam orthodoxe, ce courant non violent, hors la loi au Pakistan, est à l’origine du premier minaret de Suisse
 
 Dans le cadre du débat sur les minarets et accessoirement de la place de l’islam dans les sociétés européennes,  les médias ont évoqué l’exemple de la première mosquée de Suisse, inaugurée officiellement en 1963 dans un quartier résidentiel de Zurich en présence de l’ancien ministre pakistanais des affaires étrangères Zafrulla Khan  et du maire de la ville.  Depuis lors, le minaret de dix-huit mètres de haut de l’édifice fait bon ménage avec le clocher de l’église réformée voisine sans faire de vagues. Or, il convient de préciser que, si ses fidèles sont plutôt discrets, la mosquée Mahmud a été bâtie par la communauté ahmadite, un courant musulman réformiste et pacifique considéré comme « hérétique » par l’islam orthodoxe  et dont les adeptes sont persécutés dans plusieurs pays.
Aujourd’hui stigmatisé comme secte par ses détracteurs,  le mouvement ahmadite (Ahmadiyya  Muslim Jamaat), du nom de son fondateur Hazrat Mirza Ghulam Ahmad,  vit le jour en 1889 à Qadian, un village du Pendjab, en Inde d’avant la Partition. Estimant que l’islam s’était sclérosé,  ce  prédicateur musulman prêcha pour un renouveau et se proclama mahdi (messie), alors que pour les orthodoxes Mahomet passe pour le dernier prophète. A sa mort en 1908, un califat fut instauré et  à ce jour cinq califes élus à vie lui ont succédé à la tête du mouvement, ce qui a encore alimenté l’hostilité des autres mahométans.
Avec pour devise Amour pour tous, haine envers personne, les ahmadites prônent l’ouverture et la bonne entente dans la société, rejetant l’interprétation agressive du djihad et toute forme de terrorisme.  Au nombre de vingt à trente millions à travers le monde selon les sources, ils sont actifs dans les œuvres sociales et l’humanitaire, notamment en Afrique où vivent d’importantes communautés indo-pakistanaises. Relativement prospères et dynamiques, les communautés d’Amérique du Nord, d’Australie et de Grande-Bretagne se sont signalées par la construction d’imposantes mosquées financées par de généreux donateurs, comme celle de Londres pouvant  accueillir dix mille croyants et dotée d’une chaine satellitaire dernier cri.
Alors qu’ils cohabitaient jusque là avec leurs coreligionnaires et que certains avaient même occupé de hautes fonctions dans leurs pays respectifs,  les ahmadites ont été mis au ban de la société depuis qu’en 1973 l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), créée quatre ans plus tôt pour « libérer Jérusalem », les a déclarés « non-musulmans »,  leur interdisant du même coup de faire le pèlerinage de La Mecque.  Ensuite, en 1979, le mouvement ahmadite était exclu de la communauté musulmane par la Ligue islamique mondiale, si bien que la mosquée de Zurich est désormais boycottée par les autres obédiences.
C’est en République islamique du Pakistan, berceau de leur foi et où ils étaient bien représentés dans l’élite intellectuelle, que la condition des quelques millions d’ahmadites que compte le pays n’a cessé d’empirer. Jugés hérétiques et déclarés « minorité non-musulmane » par un amendement constitutionnel introduit en 1974 pour donner satisfaction aux fondamentalistes, ils en sont réduits à raser les murs et font l’objet de toutes sortes de vexations : leurs lieux de culte sont étroitement surveillés, ils n’ont pas le droit de les appeler mosquée, ni même d’inscrire sur les murs des versets du Coran et encore moins de se  déclarer musulman ou d’entrer dans une mosquée reconnue.  En vertu d’une ordonnance de 1984 sur l’interdiction des activités « anti-islamiques »,  puis l’année suivante d’une loi  prévoyant la peine de mort pour blasphème, la situation s’est encore détériorée pour les ahmadites ainsi que pour les minorités chrétienne et hindouiste, en bute  à des raids meurtriers et boucs émissaires tout désignés dès qu’une flambée de mécontentement éclate quelque part.  Ainsi, le 1er août, dans un village du Pendjab, une foule en colère a tué six chrétiens et en a blessé une dizaine d’autres quelle accusait d’avoir profané le Coran.  Près de Lahore, un chrétien a été battu à mort pour avoir bu du thé dans une tasse réservée aux musulmans, tandis qu’à Islamabad un mur a été construit pour protéger les musulmans des chrétiens d’un bidonville.
Même les témoins muets du passé préislamique n’échappent pas au vent de folie meurtrière qui souffle sur le « Pays des purs ».  En 2007, les islamistes avaient dynamité un bouddha de sept mètres de haut dans la vallée de Swat, l’un des derniers vestiges de la civilisation du Gandhara depuis la destruction par les talibans des bouddhas de Bamyan en 2001 en Afghanistan. Dans l’indifférence générale.  Ensuite ils ont fait sauter des écoles de filles, parce que pour eux l’éducation n’est pas faite pour les femmes, avant d’imposer la charia et leur régime de terreur qui a fait fuir des centaines de milliers de paisibles civils de la vallée naguère l’un des lieux de villégiature les plus prisés. Le 17 novembre encore, une nouvelle école de filles, la troisième en un mois, était détruite à l’explosif près de Peshawar, alors que dans le reste du pays, y compris dans la capitale, les écoles doivent fermer régulièrement  sous les menaces des islamistes.  Sans parler des attentats-suicides, presque quotidiens et même contre des mosquées, commis par des musulmans contre d’autres musulmans.  Plus sanglants que d’autres conflits surmédiatisés, ces règlements de comptes inter-mahométans  n’émeuvent guère l’ONU et encore moins le monde islamique.
 Toujours prompt à faire la leçon aux autres comme porte-parole de l’OCI, le Pakistan ne se prive pas de fouler impunément au pied la liberté religieuse garantie par la Déclaration universelle des droits de l’homme. D’ailleurs,  l’Organisation internationale du travail la rappelé à l’ordre pour «recours au travail forcé ou obligatoire en tant que mesure de discrimination religieuse ». Aujourd’hui on imagine difficilement une personnalité ahmadite éminente comme naguère Zafrulla Khan  accéder aux plus hautes fonctions.  Pourtant, ce musulman fervent qui ne pourrait plus s’affirmer comme tel a fait honneur à son pays : premier ministre des affaires étrangères du Pakistan en 1947 et chef de sa délégation à l’ONU, élu juge à la Cour internationale de justice de La Haye en 1954, il fut ensuite appelé en 1962 à présider l’Assemblée générale des Nations unies. A sa mort en 1983, il fut enterré dans la petite ville de Rabwa, centre de la communauté ahmadite et où des islamistes provoquèrent de sanglantes émeutes.
C’est également à Rabwa que repose le Dr Abdus Sallam, premier musulman honoré en 1979 du Prix Nobel de physique.  Comme d’autres ahmadites victimes de persécution religieuse, il avait été amené à s’expatrier en Grande-Bretagne pour faire carrière.  Lors de ses obsèques en 1996, les oulémas sunnites décrétèrent que personne ne pouvait prier Allah pour ce « mécréant » ni inscrire un verset du Coran sur son tombeau. L’épitaphe Abdus Sallam, 1er musulman lauréat du Prix Nobel avait été gravée sur la stèle, mais les docteurs de la loi firent supprimer le mot «musulman » et la pierre porte maintenant l’absurde « inscription « Abdus Sallam,  1er  lauréat du Prix Nobel ».
Les ahmadites ne sont pas mieux traités au Bangladesh et dans d’autres pays islamiques. En Indonésie, pourtant réputée plus modérée, le conseil de oulémas les a également qualifiés «d’hérétiques ». Depuis que des manifestants survoltés ont mis le feu à une mosquée ahmadite et saccagé son école coranique  dans la ville de Sukabumi en avril 2008, d’autres lieux de culte de la communauté on été incendiés et une milice musulmane a commis plusieurs attentats contre  des  édifices lui appartenant.  En réponse à ce déchainement de violence, le gouvernement  interdit par décret aux ahmadites de diffuser leur enseignement sous prétexte de préserver l’harmonie religieuse et l’ordre public. A Zurich, la communauté ahmadite  peut au moins appeler sa mosquée par son nom et  s’enorgueillir d’un minaret, ce qui lui est dénié dans des pays officiellement musulmans.  Dans son pays d’origine, sa situation n’est pas sans rappeler celle des Baha’is en Iran eux aussi opprimés sur la terre qui a vu naître leur foi et définis par les lois comme « infidèles dénués de protection ». Au-delà de querelles de minarets, l’ostracisme qui frappe les ahmadites et d’autre minorités en terre d’islam pose le problème de la montée du fondamentalisme, aussi dangereux  pour ses cibles que pour les musulmans eux-mêmes. 
Jean-Claude Buhrer   

 

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14 mai 2009

Pékin en coulisses au Sri Lanka

Par JEAN-CLAUDE BUHRER
Publié dans Libération le 14- 5 - 2009

Il y a un an, c’était la Birmanie, frappée par le cyclone Nargis qui a laissé derrière lui 138 000 morts ou disparus ainsi que 2,4 millions de sinistrés. La junte militaire avait d’abord refusé l’entrée des secours aux victimes et ouvertement nargué l’ONU, n’hésitant pas à maintenir le 10 mai un référendum constitutionnel taillé sur mesure, en pleine catastrophe. Aujourd’hui, c’est le Sri Lanka, où 200 000 civils ont fui les combats ces derniers mois, tandis que 50 000 autres restent piégés entre deux feux et que 6 500 ont péri en trois mois. Pressé d’en finir avec les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), le gouvernement sri-lankais fait la sourde oreille aux appels bien tardifs au respect du droit humanitaire et poursuit son «offensive finale» à l’abri des regards indiscrets. L’ONU reste coite.

Comme les militaires birmans, le gouvernement nationaliste de Colombo ne pourrait défier impunément tout le monde sans soutiens extérieurs, à commencer par celui de la Chine. L’an dernier, la junte avait ignoré les appels de l’ONU et de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi de donner la priorité au sauvetage des victimes du cyclone.
L’impuissance de la communauté internationale est encore plus manifeste au Sri Lanka, qui n’a jamais été réprimandé et avait même réussi à se faire élire au Conseil des droits de l’homme. D’ailleurs, comme la Birmanie, Colombo peut compter au Conseil de sécurité sur le double veto de Pékin et de Moscou. En mai 2008 déjà, ces deux-là n’avaient rien voulu entendre du principe de «la responsabilité de protéger» reconnu lors du sommet de l’ONU en 2005 et qui aurait facilité l’acheminement des secours dans la Birmanie dévastée. La Chine et la Russie, appuyées par le Vietnam, la Turquie, la Libye et le Japon, se sont opposées, le 22 avril, à une «pause humanitaire» réclamée par les Occidentaux au Sri Lanka, estimant qu’il s’agissait d’une affaire interne et non d’une menace pour la sécurité internationale. Les mêmes raisons sont invoquées à propos du Tibet, de la Tchétchénie, du Zimbabwe, voire du Darfour. Il est vrai que les méthodes expéditives des Tigres tamouls, placés sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis et l’Union européenne, expliquent aussi ces atermoiements, et que le gouvernement de Colombo a longtemps bénéficié de leur complaisance dans cette «sale guerre» qui a fait près de 70 000 morts en un quart de siècle. N’empêche que les civils paient un lourd tribut à l’indifférence de la communauté internationale.

Cette indifférence étonne d’autant plus que le Sri Lanka et la Birmanie suscitent bien des convoitises, ne serait-ce qu’en raison de leur position géostratégique : la grande île au sud du sous-continent en tant que point névralgique pour le contrôle maritime du commerce international dans l’océan Indien ; la seconde, à la charnière des mondes indien et chinois sur le golfe du Bengale. Ce double intérêt n’a pas échappé à Pékin, devenu le principal allié politique et militaire du régime birman sans cesser d’étendre son emprise économique chez son voisin du sud. En plus de barrages hydrauliques en construction, un projet de pipeline de la baie du Bengale au Yunnan devrait permettre à la Chine d’acheminer le pétrole du Moyen-Orient en évitant le détroit de Malacca.
La Chine a également renforcé sa présence au Sri Lanka, dont elle est devenue le principal donateur, afin de diversifier ses routes d’approvisionnement en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique. Entre les détroits d’Ormuz et de Malacca, elle se dote méthodiquement d’un véritable chapelet de ports en eaux profondes, de la base navale de Gwadar au Pakistan à Hambantota au Sri Lanka, et de Chittagong au Bangladesh à Sittwe en Birmanie. A Hambantota, Pékin a investi un milliard de dollars dans la construction d’un grand centre logistique de transbordement maritime. Outre l’aide financière et un appui politique «inconditionnel», la Chine a largement contribué à l’effort de guerre de Colombo et au basculement du rapport de forces sur le terrain… à peine les Etats-Unis avaient-ils suspendu leur coopération militaire en raison de la constante dégradation des droits de l’homme sur l’île. Illustrant ce rapprochement, le président Mahinda Rajapaksa était reçu par son homologue Hu Jintao en février à Pékin, puis en mars, ce fut au tour de son frère et ministre de la Défense Gotabhaya de remercier la Chine de son
«soutien résolu dans le renforcement de la lutte contre le terrorisme».

Traditionnellement proche du Sri Lanka par la géographie et la culture, l’Inde se tient en retrait depuis le désastre de son opération de maintien de la paix (1987-1990) et surtout l’assassinat en 1991 du Premier ministre Rajiv Gandhi lors d’un attentat suicide des Tigres tamouls. Alors que Pékin en a profité pour avancer ses pions, Colombo a également trouvé des accommodements avec le groupe islamique et divers pays liberticides, chacun se renvoyant l’ascenseur. Autre souci pour New Delhi, des pays comme l’Iran, l’Arabie Saoudite ou la Malaisie sont entrés en compétition dans l’île avec la compagnie pétrolière indienne. Sans oublier le Pakistan, qui avec les encouragements de Pékin approvisionne largement le Sri Lanka en armes chinoises de petit calibre et fournit un entraînement militaire à ses forces aériennes. «Le problème des Tamouls, confiait à des journalistes l’ambassadeur du Pakistan auprès de l’ONU à Genève,
c’est de ne pas être musulmans.»

Reste à savoir comment sortir de cette double impasse. En tout cas, ce n’est pas par les armes que le problème tamoul sera résolu au Sri Lanka, pas plus que l’implacable dictature militaire n’a réglé celui des minorités ethniques en Birmanie. A des degrés divers, ces crises récurrentes plongent leurs racines dans l’époque coloniale quand l’empire britannique avait favorisé des minorités comme les Tamouls à Ceylan et les Karens, ou d’autres encore, en Birmanie. Depuis, certaines ont pu se sentir victimes de discriminations à leur tour, jusqu’à prendre les armes - ce qui fut le cas des Tamouls sri-lankais et des Karens toujours en rébellion en Birmanie. Même si le LTTE était militairement défait, il faudra bien trouver une solution politique pour tenir compte des aspirations des Tamouls au Sri Lanka. Encore faudrait-il qu’il y ait volonté politique.

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17 avril 2009

Durban II, à l'ombre d'Orwell

Par Jean-Claude Buhrer *
En Egypte, un des donneurs de leçons patentés au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le syndicat des médecins, s’oppose au don d’organes entre personnes de religions ou de nationalités différentes au prétexte d’un hypothétique trafic d’organes. Le quotidien panarabe Al-Hayat qui s’en est indigné estime que cette prise de position «vise en réalité les Egyptiens coptes et musulmans et que son langage confine au racisme». En Arabie Saoudite, qui siège aussi parmi les 47 membres de l’organe onusien des droits de l’homme, le fonctionnaire chargé des châtiments corporels à la prison des femmes à Riyad refuse d’être appelé «bourreau», se voulant plus prosaïquement «exécuteur des peines religieuses», puisqu’il ne fait«qu’appliquer la volonté d’Allah» conformément à la stricte observance de la charia islamique dans le royaume wahhabite.
Au Venezuela, on ne plaisante guère davantage avec l’ordre établi par le président Chávez : les émissaires de l’ONG Human Rights Watch l’ont appris à leurs dépens quand en septembre, le chef d’une escouade d’agents de sécurité venus les chercher à l’hôtel pour les expulser manu militari, s’est présenté à eux comme «fonctionnaire des droits de l’homme»…
Dans ce même ordre d’idées, l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui dispose d’un tiers des sièges au Conseil des droits de l’homme, n’a-t-elle pas fait adopter une modification du mandat du rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, l’enjoignant désormais de faire la chasse aux individus qui abuseraient de ce droit ?
Autant d’exemples aux réminiscences orwelliennes. Dans la novlangue, le langage perverti imaginé par l’écrivain britannique George Orwell dans son roman 1984, Big Brother proclamait : «La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage, et l’ignorance, c’est la force.» Manipuler les mots est le propre de toutes les propagandes ou de toutes les dictatures. Ainsi, la junte militaire birmane a-t-elle remplacé le nom du pays par «Myanmar», comme si cela suffisait à changer la réalité. Les Khmers rouges avaient fait de même avec le Kampuchea démocratique, redevenu le Cambodge à la chute de leur régime meurtrier. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’on en viendrait pour peu à s’interroger sur la transformation en 2006 de la Commission en Conseil des droits de l’homme aux Nations unies…
Alors que le nouvel organe a été investi par une majorité d’Etats eux-mêmes en délicatesse avec les principes qu’ils sont censés promouvoir et défendre, à l’usage le remède s’avère pire que le mal.«C’est comme si l’on faisait appel à des criminels notoires pour faire la police dans le monde», avait déploré Mohammed Zitout, de l’ONG panarabe Al-Karama, lors de la constitution du Conseil. Autre ombre au tableau, près de 80 % des exécutions capitales officiellement enregistrées en 2008 à travers le monde l’ont été dans des pays siégeant au Conseil, la Chine largement en tête de ce sinistre décompte. Le Conseil n’en a cure, pas plus qu’il ne se préoccupe des violations commises en Russie, au Pakistan, à Cuba, en Algérie, au Zimbabwe ou dans d’autres pays liberticides, sans parler du sort des Tibétains ou des Papous d’Indonésie.
Au nom du relativisme culturel à la mode, le révisionnisme est à l’œuvre avec des droits de l’homme à géométrie variable. Emmenés par la Chine et l’OCI, nombre de pays s’accrochent à la sacro-sainte souveraineté des Etats pour contester le concept même d’universalité. Or, ce sont ceux-là précisément qui violent les droits de l’homme, alors que leurs victimes, elles, s’en réclament. Le clivage se situe entre démocraties et dictatures, quelles que soient les latitudes : de fait, on assiste au démantèlement subreptice du système des droits de l’homme patiemment mis en place depuis l’adoption en 1948 de la déclaration universelle. Déjà les mandats de rapporteurs ont été supprimés pour le Bélarus, Cuba, la république démocratique du Congo, le Liberia et le Soudan. Il est maintenant question d’éliminer les dernières procédures spéciales par pays et de renoncer à mentionner des noms précis. A une exception près, Israël, redevenu le bouc émissaire par excellence. Cinq sessions spéciales sur neuf lui ont été consacrées et, en trois ans, il a fait l’objet de 26 résolutions sur 33 concernant les pays. Pour les membres de l’OCI qui en ont fait leur principal cheval de bataille avec la «diffamation des religions», cette fixation sur le Proche-Orient fait écran à tout vrai débat sur le racisme et les moyens de s’en débarrasser.
C’est dire que les dérives verbales et la confusion qui s’ensuit à la veille de l’ouverture de la conférence, dite de suivi contre le racisme, laissent entrevoir encore de belles heures à un antiracisme dévoyé. Le spectre de Durban semble s’être invité au palais des Nations à Genève, comme pour remettre en mémoire le sévère rappel d’Irwin Cotler, ancien ministre de la Justice du Canada, qui constatait :«L’Holocauste n’a pas commencé dans les chambres à gaz, mais avec des mots», renvoyant en écho ce propos de Karl Jaspers qui prévenait naguère : «Quand le désordre atteint le langage, tout tourne au désastre.»

Co-auteur avec Claude B. Levenson de "L'ONU contre les droits de l'homme", éditions les Mille et une nuits, 2003

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15 mars 2009

KADHAFI DONNE LE TON DE DURBAN II

« L’islam règnera sur la planète, comme Allah l’a promis »

Par Jean-Claude Buhrer, ancien correspondant du Monde à l'ONU et co-auteur de "L'Onu contre les droits de l'homme", éditions les Mille et une nuits, 2003


A l’approche de la Conférence dite d’examen de la mal nommée Conférence mondiale contre le racisme de Durban, qui doit se tenir du 20 au 24 avril à Genève, le colonel Kadhafi a donné un avant-goût de ce que promet cette réunion controversée, dont le comité préparatoire est précisément présidé par la Libye, avec l’Iran parmi les vice-présidents. Dans un discours prononcé le 12 mars à Nouakchott en Mauritanie, à l’occasion de la commémoration de la naissance du prophète Mahomet, le guide libyen a pris des accents prophétiques non pas pour évoquer les droits de l’homme, mais « l’universalité de la religion musulmane ». Et de prédire que « l’islam règnera sur la planète, comme Allah l’a promis, les religions qui l’on précédé, ayant expiré, selon la version du prophète Mahomet, dernier messager de Dieu ».
Fort de cette certitude, Mouammar Kadhafi a lancé un appel à l’humanité tout entière à rendre justice au prophète Mahomet en reconnaissant sa religion comme la finalité de celles révélées par ses prédécesseurs que sont Moïse et Jésus. Selon le président libyen, « le Coran démontre qu’il n’existe pas de divergences entre l’islam et Moïse ainsi que ses proches fidèles, parce qu’ils étaient des musulmans. S’ils avaient vécu du temps de Mahomet, ils auraient cru en lui, tout comme il n’existe pas de problème avec Jésus et les autres prophètes, étant tous des musulmans et Mahomet le sceau des prophètes. » Si discorde il y a, a –t-il ajouté, elle se situe « entre nous et ceux qui ont refusé de suivre Mahomet, qui est un messager des juifs, des chrétiens et de toute l’humanité ». Dans la foulée, le dictateur libyen a encore invité ses coreligionnaires à instituer un « calendrier musulman à l’image des chrétiens », reprenant une revendication de « scientifiques » et  autres dignitaires de l’islam réunis l’an dernier au Qatar  lors d’une conférence intitulée : « La Mecque, Centre du Monde, Théorie et pratique ». A cette occasion, ils ont appelé à remplacer  l’heure GMT du méridien de Greenwich par celle de la Mecque, alléguant que cette ville saoudienne est le vrai centre du monde par « la volonté d’Allah » et comme la « science moderne en a enfin fourni la preuve ».1,
S’érigeant en défenseur de l’islam, le nouveau président de l’Union africaine a fait valoir qu’il est du devoir de chaque musulman de fortifier la religion et de la propager partout dans le monde. D’ailleurs, il n’a pas manqué de citer la grande contribution de la Mauritanie à la diffusion de l’islam  en Afrique de l’Ouest et du Centre, se gardant bien de parler du sort des Noirs maintenus en esclavage par les Maures et toujours victimes de discrimination raciale dans son propre pays. Abordant l’avenir de l’islam en Europe, le colonel Kadhafi s’est félicité de sa progression croissante avec la présence de millions de musulmans, alors que le nombre de non-mahométans est en régression et  que « la dynamique des conversions à l’islam se poursuivra avec l’entrée de la Turquie, de l’Albanie et de la Bosnie-Herzégovine dans l’Union européenne ». Quant à l’Afrique et à l’Asie, estime le dirigeant libyen, « elles s’orientent peu à peu vers l’islam, sonnant ainsi la fin de certaines religions appelées à être remplacées par l’islam, quoi que disent les polythéistes et les incrédules ».
A entendre le colonel Kadhafi, on est bien loin des illusions entretenues par les promoteurs de l’Alliance des civilisations, cette initiative lancée conjointement par le premier ministre turc Recep Erdogan et son collègue espagnol José Luis Zapatero suivant une idée de l’ancien président et hodjatoleslam iranien Khatami d’un dialogue entre l’islam et l’Occident. Placé sous l’égide de l’ONU en 2005, ce regroupement a connu une nouvelle consécration avec l’inauguration en grande pompe à la veille du 60e anniversaire le 10 décembre dernier de la Déclaration universelle des droits de l’homme au Palais des Nations à Genève, d’une nouvelle salle entièrement rénovée aux frais de l’Espagne  et  baptisée  « Conseil des droits de l’homme et de l’Alliance des civilisations ». Comme si cette dernière devait prendre le pas sur un système des droits de l’homme de plus en plus mis à mal et vidé de sa substance…
C’est dans ce contexte de remise en cause de l’universalité des droits de l’homme et de démantèlement des acquis que l’Organisation de la conférence islamique(OCI), forte de 57 membres sur  192 à l’ONU, s’active à faire entrer la religion dans les instances internationales et à imposer des normes anti-blasphème restreignant la liberté d’expression sous couvert de lutte contre « l’islamophobie » et la diffamation des religions, à commencer par l’islam. La même présidente libyenne du comité préparatoire de Durban II s’était déjà distinguée alors qu’elle dirigeait en 2003 la Commission des droits de l’homme qui a sombré dans le discrédit, en s’adressant à l’assemblée par ces pieuses paroles : « Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, je vous salue avec les salutations de l’islam, que la piété de Dieu vous entoure. » Comme si elle se prenait pour une envoyée du ciel. A la fin de la session, Mme Najat Al-Hajjaji, avait manœuvré avec ses compères de l’OCI  pour empêcher tout débat sur une résolution réclamant la fin des discriminations contre les homosexuels. D’abord  en reléguant la question au dernier point de l’ordre du jour, puis en acceptant une suspension de séance pour permettre aux délégués musulmans d’aller faire leur prière, avant de clore la session et d’enterrer ce sujet litigieux.
Oubliant leurs propres principes de séparation du religieux et du temporel, les démocraties et autres pays laïcs s’étaient résignés et ont laissé faire. Comme ils n’ont guère été en mesure jusqu’à présent de résister à la majorité automatique de l’OCI  et de ses affidés qui impose sa loi au nouveau Conseil et aux travaux préparatoires de Durban II. Ainsi, la dernière mouture du projet de déclaration se présente comme une tentative de légitimer des violations flagrantes des droits de l’homme, tout en ignorant les nombreuses victimes du racisme à travers le monde. Qu’il s’agisse des Noirs exterminés au Darfour, des droits des femmes bafoués en Arabie Saoudite, des homosexuels exécutés en Iran, des Tibétains sous la botte de Pékin, aucune de ces victimes n’est mentionnée dans ce texte.
Avec la bénédiction de la  Jamahiriya arabe libyenne du colonel Kadhafi et de l’Iran des ayatollahs, Durban II est décidément bien mal parti. Les démocraties sauront-elles se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard, ou accepteront-elles sans broncher de servir de caution aux desseins des dictatures, quitte à se renier et à boire le calice jusqu’à la lie ?

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03 mars 2009

Se rafraîchir la mémoire sur Durban 1 à la veille de Durban 2

Aprés l'annonce par les USA qu'ils se retiraient du processus de négociation pour la conférence d'examen de Durban dite "Durban 2", il est nécessaire de se rafraîchir la mémoire sur ce qui a eu lieu lors des négociations à la Conférence de Durban 1.
Pour se faire, ci-aprés des extraits du premier chapitre de "L'Onu contre les droits de l'homme" de Claude Levenson et Jean-Claude Buhrer, éditions les milles et une nuit, 2003.

"La rencontre de Durban s’avérait  mal partie. Deux semaines d’âpres tractations lors de ce qui devait être l’ultime ligne droite préparatoire n’ayant pas permis de dégager un consensus si désespérément recherché, les émissaires des 125 Etats rassemblés à Genève ont chargé un groupe de vingt et un d’entre eux, composé de quatre représentants par région et présidé par l’Afrique du Sud, de se réunir à huis clos du 5 au 15 juin afin de poursuivre l’examen du texte litigieux : il fallait à tout prix rapprocher les points de vue et soumettre des propositions à une nouvelle et peut-être ultime séance préparatoire convoquée du 30 juillet au 10 août sur les rives du Leman.
Rien n’y a fait, ni les appels à la raison ni les exhortations du secrétaire général des Nations unies à la communauté internationale de « trouver un terrain d’entente assurant le succès de cette conférence », pas plus d’ailleurs que l’optimisme affiché envers et contre tout par la haut commissaire aux droits de l’homme. Les écueils étaient d’autant plus difficiles à contourner qu’aucun des camps en présence n’entendait faire la moindre concession, et à mesure que s’approchait la date fatidique, il apparaissait que les positions se raidissaient davantage : chacun s’arc-boutait sur ses exigences les plus tranchées, refusant de s’engager sur la voie, sinon de la réconciliation, du moins d’une ébauche de consensus. Sur le fond, les divergences les plus sérieuses ont subsisté jusqu’au bout, et dans ces conditions, il était vain d’attendre de la conférence elle-même qu’elle parvienne à les aplanir.
Avec son lot quotidien de violences complaisamment répercutées par petit écran interposé, la situation au Proche-Orient a fini par devenir l’arbre qui cache la forêt, tandis que des régions entières sont simplement ignorées malgré leurs lancinants problèmes – que ce soit l’Indonésie avec les autochtones d’Irian-Jaya, les Moluques où des villages chrétiens sont soumis sous la menace au choix entre la conversion immédiate à l’islam ou la mort sur-le-champ, sans parler d’Aceh où la rébellion séparatiste donne du fil à retordre avec son cortège de victimes civiles aux autorités tant locales que nationales. Oubliées également les discriminations persistantes en Chine, notamment au Tibet, ou encore les montagnards du Vietnam et même les femmes en Afghanistan, comme d’ailleurs les indigènes des Amériques. Et la liste est loin d’être exhaustive, des conflits qui ensanglantent l’Afrique à la violence en Colombie, en passant par le Kurdistan, la Tchétchénie ou encore l’Algérie. La polarisation imposée de l’attention sur le sionisme et, dans une moindre mesure, sur l’esclavage, a semblé reléguer à l’arrière-plan toutes les autres facettes de l’intolérance ou de l’exclusion, qu’elles soient liées à des aspects économiques ou religieux, quand ce n’est pas simplement de sexe.
(...)
L'inefficacité des réunions préparatoires ayant laissé les dossiers les plus brûlants en suspens,  les lacunes de l'organisation pratique sur place ont fait le lit des dérapages. Le vacarme manipulé des événements parallèles s'ajoutant à la méconnaissance de l'histoire et de la signification des mots ont contribué ensuite à faire dérailler les travaux, accentuant des dérives dangereuses pour l'avenir. Comme si nul n'avait voulu prendre la mesure des périls inhérents à l'ouverture de la boîte de Pandore: combattre le racisme dans un monde où l'autoritarisme se nourrit des antagonismes sociaux et où les libertés fondamentales se révèlent  souvent  le cadet des soucis des gouvernements exige des garde-fous que les organisateurs de la rencontre de Durban ont dramatiquement sous-estimés.
Alors que la conférence était censée lutter contre le racisme, les excès qui l’ont précédée et accompagnée ont produit l’effet contraire, alimentant la haine et l’intolérance. Déjà les travaux préparatoires s’étaient enlisés dans la surenchère à laquelle s’étaient livrés certains pays musulmans pour clouer Israël au pilori, en tentant une nouvelle fois d’assimiler le sionisme au racisme et de minimiser l’Holocauste. En l’absence d’une ébauche de consensus, en dépit des efforts inlassablement déployés jusqu’à la veille de son ouverture, la rencontre de Durban apparaissait d’emblée compromise. D’ailleurs, nombre de personnalités invitées avaient finalement préféré s’abstenir de faire le déplacement et à peine une douzaine de chefs d’Etat, en majorité d’Afrique, ont fait acte de présence. Du continent le plus peuplé, l’Asie, aucun président n’avait fait le voyage, seul le Cubain Fidel Castro était venu des Amériques, et pour l’Europe, on ne comptait que la Bosnie-Herzégovine et la Lettonie représentées au plus haut niveau. Dans de telles conditions, il était plus qu’hasardeux pour l’ONU de s’aventurer  en pareil terrain.

(...)
Un bilan peu glorieux
Dans la foulée du vacarme du sommet de la jeunesse et du forum des ONG, la conférence proprement dite a débuté sous des auspices agités. Au point que d’emblée certains se demandaient déjà si elle pouvait être sauvée d’un naufrage annoncé. Kofi Annan pressentait-il l'ampleur du désastre à venir? En tout cas, le secrétaire général des Nations unies s'est borné à une brève apparition sur place au début de la conférence, juste le temps de souhaiter bonne chance aux participants avant de s'éclipser pour une tournée dans les pays voisins. Il avait tenté de conjurer les démons en s’efforçant de donner le ton à un débat qu’il savait semé d’embûches, mais l’écho qu’il a éveillé parmi les orateurs, principalement africains, qui l’ont suivi n’était guère à l’apaisement. Il n'a pas jugé nécessaire de revenir, après un constat désabusé lapidairement formulé à Kigali la veille de la clôture des travaux relevant que la cacophonie de Durban "donnait vraiment l'image d'une organisation incapable de s'entendre et de s'attaquer aux questions essentielles."
De son côté, Mary Robinson s’est évertuée à rappeler :  « Nous ne devons pas perdre de vue que nous ne sommes pas en mesure de régler tous les problèmes du monde à Durban. Ce que je vous demande, c’est de vous entendre sur les objectifs fondamentaux. »
Mme Vaira Vike-Freiberga, présidente de la Lettonie, leur a emboîté le pas en précisant : « Le colonialisme et l’oppression ne sont pas une affaire de couleur, il s’agit des droits de l’homme. Pour cela, on a besoin de bonne volonté et de compréhension mutuelle, c’est aussi une question de volonté politique ». Didjob Divungi di Ndinge, vice-président du Gabon, a abondé dans ce sens, tout en s’interrogeant sur la signification de la faible représentation officielle – à peine une petite douzaine de chefs d’Etat pour quelque 170 pays participants – avant de résumer ce qui lui paraissait essentiel dans ces travaux : devoir de mémoire, devoir de vision et devoir de responsabilité. Mais une fois passées les civilités diplomatiques du premier jour, l’affrontement a repris de plus belle pendant que s’installait apparemment un rythme de croisière dans la grande salle, tandis que les questions les plus litigieuses étaient confiées à des sous-comités restreints chargés de réduire les écarts de langage.
Peine perdue. Le départ des observateurs américains, puis de la délégation israélienne a consacré la rupture le 3 septembre. Les représentants des organisations arabes et musulmanes ont aussitôt crié victoire et bruyamment manifesté leur satisfaction devant le centre de conférences. Tel n’était pas le sentiment des hôtes sud-africains ni des responsables de l’ONU, ainsi confrontés au scénario qu’ils redoutaient le plus. La plupart des participants africains se plaignaient de la place prise – « usurpée », n’hésitaient pas à dire certains – par le Proche-Orient au détriment de tout le reste du monde.
(...)
Dès lors, d’épineuses tractations se sont poursuivies jours et nuits dans une atmosphère de plus en plus crispée dans l’espoir de sauver sinon la conférence, du moins les apparences. La perspective d’un fiasco retentissant a expliqué le report de la clôture officielle de la rencontre d’une demi-journée, sans pour autant suffire à trancher les nœuds gordiens que toutes les réunions préparatoires s’étaient avérées incapables de contourner. Personne ne souhaitait assumer ouvertement la responsabilité d’infliger l’affront d’un échec à l’Afrique du Sud, si bien qu’un compromis conclu sur la base du plus petit dénominateur commun a fini par se dégager à l’arraché, sauvant peut-être l’honneur, mais certainement pas la crédibilité du haut commissariat aux droits de l’homme et n’ajoutant rien à la cause de la lutte contre le racisme. La conférence de Durban a tout de même réussi à faire l’économie d’une controverse en laissant soigneusement de côté la question des religions et du racisme, ou du rôle des religions dans la propagation de l’intolérance…
Que restera-t-il de cette conférence pavée de bonnes intentions? Son échec, patent à l'issue d'une semaine de débats marqués par le tumulte de contradictions bruyamment exprimées et une virulente polémique sur les mots, a été brutalement masqué par les événements du 11 septembre à New York. Le fiasco n'en demeure pas moins flagrant en dépit des grandes professions de foi et des envolées lyriques tandis que le constat s’impose, abrupt: le racisme est bien vivant et l’on serait presque enclin à dire qu’il a encore de beaux jours  devant lui, tant la seule évocation de ce fléau fait rejaillir des torrents de haine, parfois même savamment distillée par ceux qui prétendent le combattre. D’ailleurs, il aura fallu attendre les premiers jours de l'an 2002 pour disposer des documents finals adoptés à la sauvette lors d'une demi-journée de prolongation. Et encore: les contestations se sont tellement amplifiées dans les coulisses que l'assemblée générale des Nations unies qui devait théoriquement en prendre connaissance et les avaliser lors de sa session annuelle de 2001 a dû en ajourner l'examen à sa réunion suivante.

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15 décembre 2008

TUVALU DEFIE LA CHINE ET EN REMONTRE AUX EMIRATS ARABES UNIS

Le 11 décembre, Tuvalu se présentait devant l'Examen Périodique Universel du CDH. La liberté de ton de son Secrétaire permanent aux affaires étrangères, Monsieur Sopoaga, contrastait formidablement avec la langue de bois habituelle... et notamment avec l'autocensure de certains pays vis à vis de la Chine. Engagement sans conteste en faveur des droits humains qui contrastait avec le refus des Emirats Arabes Unis de respecter les droits des travailleurs migrants, l'égalité entre les femmes et les hommes etc... (A noter que les Emirats arabes unis sont les principaux financiers du nouvel organe de l'ONU, UNGift, qui a vocation à lutter contre la traite et l'esclavage dans le monde).

Par Jean-Claude Buhrer

On a souvent besoin de plus petit que soi. Alors que l’ONU et la plupart des Etats font généralement profil bas devant Pékin, il aura fallu le petit Tuvalu – pays le moins peuplé du monde avec à peine 12.000 habitants répartis sur neuf atolls d’une superficie totale de 26 km2 au fond du Pacifique – pour oser tenir tête à la grande Chine. Et cela, quelques jours à peine après les remous suscités par la rencontre à Gdansk en Pologne du Dalaï-lama et du président Sarkozy, ce qui n’a pas fini de valoir à la France l’ire des maîtres de la Cité interdite.


TuvaluSans faire la ‘une’ de l’actualité et pourtant révélateur, l’incident diplomatique s’est produit à la mi-décembre à Genève lors du passage réussi du mini-Etat devant un groupe de travail du Conseil des droits de l’homme chargé d’évaluer ses prestations en matière de respect des normes dans le cadre de la nouvelle procédure dite d’examen périodique universel. Le sang du représentant chinois n’a fait qu’un tour quand le ministre des affaires étrangères de ce minuscule royaume insulaire, voisin de la France par le territoire de Wallis et Futuna, a remercié de leur aide les pays de la zone, et en particulier la « République de Chine, Taiwan ».


Se référant à une résolution du Conseil de sécurité qui lui réserve l’exclusivité de la dénomination « Chine », Pékin a vivement protesté contre cette « usurpation ». Vaillant, le ministre de Tuvalu a refusé de rectifier ses propos et a tenu bon, au nom du « droit à l’autodétermination et à la liberté d’expression ». Autant de principes dont se moque impunément Pékin, que ce soit au Tibet occupé, au Turkestan oriental ou en Mongolie intérieure, sans parler des libertés fondamentales déniées à sa propre population. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, comme d’autres petits Etats du Pacifique, Tuvalu se trouve dans le tourbillon de la compétition entre Pékin et Taipeh dans la région. En échange d’une aide économique, Tuvalu apporte à Taiwan son soutien diplomatique et Taipeh dispose de la seule ambassade dans l’archipel.

Ancienne colonie britannique devenue indépendante en 1978, Tuvalu pourrait servir d’exemple à bien des « grands » de l’ONU. Son entrée en souveraineté avait été sanctionnée par l’adhésion aux Nations unies et l’abolition de la peine de mort. Depuis, cette monarchie parlementaire polynésienne n’a cessé de renforcer ses institutions démocratiques et surtout d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les conséquences désastreuses du changement climatique qui menace l’existence même de l’archipel. Si rien n’est entrepris pour réduire les émissions à effets de serre, Tuvalu, dont le plus haut ‘sommet’ se situe à quatre mètres au-dessus du niveau de la mer, pourrait être submergé d’ici à 2040 ou 2050. Aussi la défense des droits de l’homme s’inscrit-elle également dans la lutte pour sa survie. Déjà, son gouvernement a ratifié la Convention sur l’élimination de toute discrimination envers les femmes ; maintenant, il s’est engagé à adhérer aux deux principaux pactes de l’ONU, l’un sur les droits civils et politiques, et l’autre sur les droits économiques et sociaux, ainsi qu’à ratifier les Conventions sur la torture et contre la discrimination raciale. De plus, il s’active en vue d’éradiquer la violence familiale et celle faite aux femmes, de même qu’il respecte l’orientation sexuelle de chacun.

En tout cas, l’engagement de Tuvalu en faveur des droits de l’homme contraste singulièrement avec les réticences émises en la matière par les Emirats arabes unis, autre pays soumis au cours de la session de décembre à l’examen périodique universel. Ainsi, se retranchant derrière la charia islamique, les Emirats ont refusé plusieurs recommandations de l’ONU, notamment au sujet de l’abolition des châtiments corporels et du moratoire sur l’application de la peine de mort. Ils ont aussi rejeté celles concernant l’égalité pour les femmes, le droit à l’orientation sexuelle et à la liberté religieuse. Ils n’ont rien voulu entendre non plus du droit d’association des travailleurs, en particulier des employés domestiques, ni des réformes de la loi sur la presse, pas plus que de la ratification de la Convention sur les travailleurs migrants et leurs familles. Il en va de même de l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, ce qui les qualifie parfaitement pour siéger au Conseil des droits de l’homme et s’ériger en donneurs de leçons tout en ignorant superbement pour eux-mêmes les principes de la Déclaration universelle que l’ONU est censée promouvoir et défendre.

29 novembre 2008

La Sainte Alliance des Dictatures à l’œuvre à l’ONU

Par Jean-Claude Buhrer

Les pays liberticides se sont une fois de plus signalés fin novembre à New York lors du vote par la Troisième commission de l’Assemblée générale de l’ONU de trois résolutions sur les violations des droits de l’homme en Birmanie, en République démocratique de Corée et en Iran. Alors que ces résolutions, non contraignantes, présentées par la France au nom de l’Union européenne ont finalement toutes trois passé la rampe, un groupe d’irréductibles emmené par Cuba et l’Organisation de la conférence islamique(OCI), avec le soutien actif de la Chine et de la Russie, a multiplié les manœuvres dilatoires pour se porter au secours des dictatures incriminées.

Après avoir vainement présenté des motions de non-action pour s’opposer à toute entrée en matière, ces pays ont réaffirmé leur hostilité aux résolutions ciblant un Etat en particulier, oubliant qu’eux-mêmes le font systématiquement quand il s’agit d’Israël, exception par excellence à leur règle. Le ridicule ne tuant pas, encore moins aux Nations unies qu’ailleurs, le représentant de Cuba, porte-parole du Mouvement des non-alignés, a réclamé l’interdiction de « l’exploitation des droits de l’homme à des fins politiques, car cela est contraire aux principes fondateurs des Nations unies ». Les représentants de l’Algérie, du Venezuela, du Soudan, de la Libye, de l’Egypte, de la Malaisie et bien entendu de la Chine ont fait chorus, invoquant le respect de l’intégrité territoriale et de la non-ingérence. Et pour traiter de ces questions, toutes ces bonnes âmes de s’en référer au nouveau mécanisme dit d’examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme où les dictatures n’en font qu’à leur guise et se ménagent les unes les autres.

En fait, les trois pays sur la sellette figurent parmi les pires violateurs des droits de l’homme et les pires prédateurs de la liberté de la presse. Ainsi, selon le récent classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, l’Iran, la Birmanie et la Corée du Nord se retrouvent en queue de liste, respectivement au 166e, 170e et 172e rang, juste avant l’Erythrée, lanterne rouge de ce palmarès. Un noyau dur de vingt pays, également parmi les moins respectueux de la liberté d’expression et des droits fondamentaux, s’est distingué en rejetant les trois résolutions en question : Algérie, Belarus, Chine, Cuba, Corée du Nord, Egypte, Iran, Libye, Malaisie, Myanmar, Nicaragua, Oman, Russie, Somalie, Soudan, Syrie, Ouzbékistan, Venezuela, Vietnam et Zimbabwe – autant de parangons de vertu démocratique.

Lors de l’approbation par 95 voix contre 24 et 62 abstentions de la résolution sur la Corée du Nord, ils ont été rejoints par la Guinée, l’Indonésie, le Laos et la Namibie. La résolution sur le Myanmar, qui a recueilli 89 voix contre 29, avec 63 abstentions, a bénéficié de l’apport supplémentaire de l’Azerbaïdjan, du Bangladesh, de Brunei, de la Côte d’Ivoire, de l’Inde, du Laos, de la Namibie, du Niger et du Sri Lanka. Alors que l’OCI avait déjà fourni le gros des troupes de soutien à ces deux dictatures non musulmanes que sont la Corée du Nord et la Birmanie, la solidarité islamique a joué à fond lors de l’acceptation de la résolution stigmatisant l’Iran par 70 voix contre 51 avec 60 abstentions pour « la violation systématique des droits de l’homme et la répression violente des femmes ».

Si la tâche leur est moins aisée à l’Assemblée générale qu’au nouveau Conseil des droits de l’homme où le rapport de forces leur est plus favorable, les pays les moins respectueux des libertés fondamentales continuent de se serrer les coudes et de remettre insidieusement en cause les principes mêmes de la Déclaration universelle dont on s’apprête à célébrer le 60e anniversaire. Ainsi, après avoir préparé le terrain au Conseil des droits de l’homme, l’OCI vient de faire adopter le 25 novembre par 85 voix contre 50 avec 42 abstentions par la Troisième commission une résolution co-parrainée par le Bélarus et le Venezuela, appelant les Etats à combattre la « diffamation des religions, en particulier de l’islam ». Par un curieux hasard, le jour même où des extrémistes islamistes semaient la terreur à Bombay, l’Assemblée générale se déclarait « profondément préoccupée par le fait que l’islam est souvent faussement associé aux violations des droits de l’homme et au terrorisme. » Et « d’exhorter les Etats à appliquer, et au besoin, à renforcer les lois existantes (…) afin de mettre fin à l’impunité dont jouissent les auteurs de tels actes [d’intolérance]. » En plus des pays musulmans, ce texte a également été approuvé par la Chine, Cuba, la Russie ou encore le Bélarus, la Bolivie, la Corée du Nord, le Myanmar, le Nicaragua, le Sri Lanka, le Venezuela, le Vietnam et le Zimbabwe. En revanche, tous les pays occidentaux ont voté contre, y voyant une tentative de limiter la liberté d’ expression.

Comme le craignent plusieurs ONG, l’adoption de cette résolution s’inscrit dans une offensive de l’OCI contre la laïcité et l’universalité des droits de l’homme. L’objectif poursuivi est d’introduire dans le droit international de nouvelles normes sur le racisme, au nom des interdits islamiques contre le blasphème avec pour corollaire la restriction des libertés individuelles. Or, les droits de l’homme visent à protéger les individus et non à promouvoir une religion ou une quelconque croyance. Au-delà de ces manœuvres, ce sont la Déclaration universelle et ses acquis patiemment mis en place depuis soixante ans qui se trouvent dans le collimateur des régimes liberticides qui ne s’en sont jamais accommodés.

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26 septembre 2008

L'oubliée des grands prêtres de l'ONU, toujours la Birmanie

L'article publié ci-aprés vient du site du journal Le Temps dans l'édition du 26 septembre, sous l'intitulé : L'impuissance de la communauté internationale en Birmanie.

Jean-Claude Buhrer,
co-auteur avec Claude Levenson de : "Birmanie, des moines contre la dictature", analyse la situation actuelle en Birmanie, un an aprés le soulèvement des moines, à travers le prisme des plateformes  onusiennes récentes(
Assemblée Générale et Conseil des droits de l'homme.
Si la ferveur religieuse était sans mesure ces dernières semaines à New York et Genève, la "compassion" - comme l'a demandé le Sécrétaire Général Ban Ki Moon - n'allait guère en direction des moines boudhistes birmans emprisonnés, ni vers l'ensemble de la population birmane opprimée par un des pires régimes de la planète. 

Est-ce encore de la poudre aux yeux pour faire diversion et parer ainsi à de nouvelles critiques? Au lendemain de l'ouverture à New York de l'assemblée générale de l'ONU et au moment du premier anniversaire de la répression brutale du mouvement de protestation mené par des moines bouddhistes, la junte militaire birmane vient d'annoncer la libération de quelque 9000 prisonniers, afin, a-t-elle fait savoir, qu'ils puissent participer à des élections prévues en 2010. Des élections sur mesures destinées à pérenniser le contrôle de l'armée, en vertu d'une Constitution imposée à une population sous le choc du cyclone qui a dévasté le pays en mai.

La bonne nouvelle, en l'occurrence, est évidemment l'élargissement du journaliste et poète Win Tin, le plus ancien détenu politique de Birmanie, et de six autres de ses compagnons, l'immense majorité des personnes relâchées étant des prisonniers de droit commun. Agé aujourd'hui de 79 ans, Win Tin était, lors de son arrestation en 1989, l'un des dirigeants de la Ligue nationale pour la démocratie et proche conseiller de sa figure emblématique, Aung San Suu Kyi. Condamné à 20ans de prison, il s'était notamment vu reprocher d'avoir communiqué aux Nations unies des informations sur les conditions de détention, ce qui en dit long sur l'ordre implacable qui règne en Birmanie.

Au-delà de cet effet de circonstance, reste que la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est toujours assignée à résidence, que 2000 prisonniers politiques, soit deux fois plus qu'il y a une année et, parmi eux, plus d'une centaine de moines, continuent de croupir dans les geôles, et qu'aujourd'hui pas plus qu'hier le régime ne tolère la moindre critique et s'acharne à étouffer dans l'œuf toute velléité de contestation.

Instruits par l'expérience depuis que l'armée a confisqué le pouvoir en 1962, les Birmans ne se font guère d'illusions sur une éventuelle ouverture, qu'ils attendent désespérément. Chaque fois que le mécontentement populaire cherche à s'exprimer, les militaires recourent sans état d'âme à leur méthode éprouvée de prédilection: la manière forte.

Ainsi, il y a juste un an, d'abord pris de court par l'ampleur des manifestations de protestation consécutives à la hausse brutale des prix, ils n'ont pas hésité longtemps afin de reprendre la situation en mains, tuant des dizaines de personnes, procédant à une vague d'arrestations et à des rafles jusque dans les monastères.

Soucieuse de désamorcer l'indignation de la communauté internationale alors que le Conseil des droits de l'homme se réunissait en session spéciale début octobre, la junte avait feint de lâcher un peu de lest et de se montrer sous un jour moins brutal: adoption par une constituante aux ordres d'un nouveau projet de loi fondamentale; annonce de la libération de 4000 prisonniers, presque tous petits délinquants; acceptation de visites longtemps différées du rapporteur de l'ONU sur les droits de l'homme et de l'envoyé spécial du secrétaire général, ou encore nomination d'un officier de l'armée chargé de rétablir un semblant de contact avec la plus célèbre recluse de Birmanie. Autant de gestes sans lendemain avant de resserrer la vis comme si de rien n'était.

En fait, la crise prolongée que vit la Birmanie, et dont sa population est la principale victime ,reflète à sa manière l'impuissance concrète des Nations unies à agir sur le terrain face à une dictature sûre d'elle et des appuis sur lesquels elle peut compter, notamment le veto de Moscou et Pékin au Conseil de sécurité. Ses voisins se retranchent derrière un prétendu «engagement constructif» qui leur permet de s'occuper de leurs propres intérêts sans guère se préoccuper du sort de ceux qui en paient la facture.

Les alliances entre pays dits «amis», qui s'épaulent à l'heure des comptes durant les sessions onusiennes, alignent côte à côte les régimes liberticides et les dictatures ou tyrannies locales, les pays démocratiques ne faisant guère le poids face à ces regroupements ponctuels.

Dans ce contexte, faut-il s'étonner d'entendre des critiques s'élever devant l'inertie de la communauté internationale et demander des attitudes plus déterminées de la part des organisations censées faire respecter les droits de l'homme et le devoir de protection des plus démunis
?

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22 septembre 2008

La junte birmane sous influence de la numérologie

Jean-Claude Bührer, propos recueillis par Carole Vann pour Tribune des droits humains, 21 septembre 08

L’une des dictatures les plus redoutables du monde s’est basée sur les chiffres pour réprimer la révolte des moines en septembre 2007. Spécialiste de ce pays, ancien reporter au quotidien Le Monde, Jean-Claude Buhrer décode

Il y a exactement une année, des milliers de moines birmans descendaient dans les rues pour exprimer le mécontentement populaire, suite à une hausse faramineuse des prix. Grâce aux téléphones portables, ces images ont fait le tour du monde. Mais rapidement, les manifestations populaires ont été violemment réprimées dans le huis-clos et le Myanmar retombait sous le contrôle d’une junte inflexible. Et ce malgré les ravages du cyclone Nargis en avril dernier.
Spécialiste de la Birmanie, l’ancien correspondant du Monde Jean-Claude Buhrer vient de publier, avec Claude Levenson, "Birmanie, des moines contre la dictature"(*). Il nous livre son regard sur ces militaires aussi redoutables que superstitieux.


Interview.
Une année après la révolte des moines, c’est silence radio sur la Birmanie. Que s’est-il passé ?
Il y a eu une sérieuse reprise en mains par les généraux birmans comme à chaque manifestation du mécontentement populaire. Depuis qu’ils ont confisqué le pouvoir, les militaires ont toujours utilisé la manière forte. En 1988, lorsque les étudiants sont descendus dans les rues, la répression a causé la mort d’au moins 3’000 personnes. Et l’année dernière, les forces d’ordre ont fait des dizaines de morts en tirant dans le tas, avant de multiplier les arrestations et de vider les monastères.
Il y a en Birmanie près de 500’000 moines. Alors que les civils sont bâillonnés, ils constituent, par les temps qui courent, le seul contrepoids à une armée omnipotente d’environ un demi-million d’hommes. D’ailleurs, devant l’incurie des autorités, ce sont les moines qui ont porté secours à la population après le passage dévastateur du cyclone en mai dernier.

Lors des manifestations de l’année dernière, les autorités ont attendu plus de dix jours avant d’intervenir. Pourquoi ?
Le gouvernement a été dépassé par l’ampleur du mouvement. Et, dans la mesure où ses chefs se réclament du bouddhisme, ils n’ont pas osé, dans un premier temps, employer les grands moyens alors qu’au premier rang des protestataires, se trouvaient les moines. Mais comme le mouvement s’est amplifié au lieu de s’essouffler, ils se sont décidés à réprimer.
La date de l’intervention dépendait aussi de critères surnaturels. Les Birmans attachent beaucoup d’importance à l’astrologie et à la numérologie. Toutes les décisions des militaires se basent sur les chiffres. Pour eux, le 9 est de bonne augure. Ainsi, ils ont lancé l’armée contre les moines le 27 septembre 2007 parce que cette date contenait 3 neuf : 27, soit 2+7=9 ; septembre, 9ème mois année ; 2007, soit 2+7= 9. Ils se sont dit que c’était le moment d’intervenir.
Autre exemple : juste avant les manifestations populaires de 1988, comme l’économie allait mal, les militaires avaient décidé de remplacer les billets de banque de 50 et 100 kyats par des billets de 45 et de 90 kyats. Ils se sont dit que cela leur porterait chance. Evidemment, ce changement compliquait passablement les comptes des commerçants et des ménagères.
Cette logique superstitieuse veut que quand tout va mal, il suffit de modifier les noms pour transformer la réalité. Donc, suite aux grandes manifestations de 1988, ils ont changé les noms du pays - Birmanie est devenue Myanmar - et de nombreuses villes. Ils ont ensuite imposé ces changements à l’ONU, comme les Khmers rouges naguère pour le Kampuchea démocratique.
Dans le même esprit, comme ils avaient hérité des Britanniques la circulation à gauche, ils ont décidé du jour au lendemain de faire passer la circulation à droite. Mais comme les volants sont restés à droite et les descentes de bus à gauche, cette mesure provoqua le chaos : les gens ne descendaient plus du bus du côté trottoir mais du côté rue. Une autre de leurs lubies a été en 2005 de transférer subitement la capitale de Rangoun à Naypyidaw, "la cité des rois", où les membres de la junte vivent retranchés dans une sorte de bunker.

L’action de l’ONU sur place a-t-elle été un fiasco ?
En 1992, deux ans après l’éclatante victoire du parti d’Aung San Suu Kyi à des élections dont les militaires ont ignoré les résultats, l’ONU avait nommé un premier rapporteur spécial, un Japonais qui n’a pas pu faire grand chose, puis un Mauricien qui n’a même pas pu se rendre sur place. Ensuite, un Brésilien, Paulo Sergio Pinheiro, lui a succédé en 2000, mais en 2003, il est devenu persona non grata pour avoir protesté en découvrant des micros cachés lors d’un entretien avec des prisonniers.
Ce n’est qu’en novembre 2007, suite à la révolte populaire et à la session spéciale que le Conseil des droits de l’homme a consacré à la Birmanie, que les militaires ont lâché du lest en laissant entrer Pinheiro, ainsi que l’envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU, le diplomate nigérian Ibrahim Gambari. Mais ni l’un ni l’autre, éconduits par la junte, n’ont pu faire grand-chose. Lassé, Paulo Pinheiro a jeté l’éponge en mars, tandis que la dernière mission d’Ibrahim Gambari s’est soldée par un échec.

Existe-t-il des moyens de pression ?
Le Conseil de sécurité de l’ONU ne peut rien faire car il se heurte au double veto de la Chine et de la Russie. Pékin est le principal partenaire et pourvoyeur d’armes de la junte. La Chine construit des barrages hydroélectriques sur la frontière et dispose de bases d’observation en Birmanie. Quant à la Russie, elle fournit aussi des armes aux militaires et elle a signé un accord de coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire. De son côté, l’Inde coopère désormais avec la junte pour neutraliser les rébellions de minorités qui se trouvent aux frontières birmanes.
Malgré les sanctions de l’Union européenne, Total reste l’un des premiers investisseurs en Birmanie. Et la junte birmane peut compter sur la complaisance de ses partenaires de l’ASEAN (NDRL : Association des nations de l’Asie du Sud-Est), plus intéressés par son gaz, ses forêts, ses pierres précieuses et autres richesses de son sous-sol. Les militaires ont dit lors d’une réunion de l’ASEAN qu’ils étaient insensibles aux pressions extérieures, qu’ils avaient l’habitude de vivre en autarcie. Et, s’il le fallait, ils se refermeraient sur eux-mêmes comme une huître sur sa perle.

* Birmanie, des moines contre la dictature. Jean-Claude Buhrer et Claude B. Levenson, éd. Mille et Une Nuit, 2008

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14 mai 2008

LA CHINE ET LES DICTATURES AU SECOURS DE LA JUNTE BIRMANE

Par Jean-Claude Buhrer, ancien correspondant du « Monde » à l’ONU, constate que sans soutien extérieur, les généraux ne pourraient pas impunément défier tout le monde.

            Alors que le bilan du cyclone qui a ravagé début mai le sud-ouest de la Birmanie s’alourdit de jour en jour et que l’aide humanitaire arrive au compte-gouttes, les généraux au pouvoir s’obstinent à faire comme si de rien n’était. Au lendemain du référendum constitutionnel du 10 mai maintenu coûte que coûte, le journal officiel New light of Myanmar se félicite d’une participation « massive couronnée de succès et ouvrant la voie au plus bel avenir ». De même, la télévision d’Etat a diffusé des images de généraux tout chamarrés de médailles en train de voter, sans même évoquer l’une des pires catastrophes de l’histoire du pays.

            Imperturbable, la junte a superbement ignoré les appels de l’ONU et de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi à donner la priorité au sauvetage des 1,5 million, sinon plus, de victimes désespérées du cyclone. Son chef, le général Than Shwe, plus sensible aux conseils de ses astrologues qu’aux souffrances de ses concitoyens, s’est montré déterminé à ce que ce simulacre de référendum se tienne à la date fixée. Il a aussi pris soin de verrouiller encore davantage un pays déjà fermé et replié sur lui-même en refusant de laisser entrer les équipes humanitaires et encore plus les journalistes, afin que le scrutin se déroule sans témoins, à l’abri des regards indiscrets. Ce qui en dit long sur la validité de ce référendum, qualifié d’emblée d’antidémocratique par une opposition empêchée de mener campagne pour le ‘non’ et dont la figure de proue, le prix Nobel Aung San Suu Kyi, se trouve toujours en résidence surveillée.

            Aussi bien cette parodie de référendum que le désastre provoqué par le cyclone et l’implacable répression du mouvement de septembre dernier auront révélé l’impuissance de la communauté internationale à infléchir l’intransigeance des militaires. C’est en vain que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a essayé de s’entretenir au téléphone avec le chef de la junte, malgré des efforts incessants pour le joindre depuis le passage du cyclone. L’ONU s’était déjà fait rabrouer le 2 mai, quand le Conseil de sécurité avait demandé la tenue d’une consultation « libre et crédible ». L’ambassadeur de Birmanie avait sèchement répliqué que le Conseil de sécurité n’avait pas à se mêler des affaires intérieures de son pays. 

            En fait, on ne compte plus les camouflets infligés par les militaires birmans à l’honorable organisation internationale. Depuis la création d’un mandat de rapporteur spécial sur la Birmanie en 1992, dans le sillage des élections largement remportées par l’opposition deux ans plus tôt mais dont les militaires ont ignoré le résultat, la Commission, puis le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont adopté chaque année une résolution consensuelle pour rappeler les manquements à ces droits. Mais la junte s’en fichait comme d’une guigne, l’un des trois rapporteurs n’a jamais eu accès à la Birmanie, et les deux autres se sont heurtés à toutes sortes d’entraves. Nommé en 2000, le Brésilien Paulo Sergio Pinheiro avait été empêché d’y retourner après avoir protesté en 2003 contre la découverte d’un micro caché alors qu’il s’entretenait avec des prisonniers.

            Après la session spéciale du 2 octobre 2007 convoquée à grand peine dans la foulée de la répression des protestations de septembre, le rapporteur avait été autorisé à passer cinq jours à Rangoun en novembre. Mais la junte lui a ensuite refusé un nouveau visa pour une visite de suivi, comme le demandait la résolution relativement modérée adoptée à l’issue de la session spéciale. Désabusé après sept ans d’efforts stériles, le rapporteur sur la Birmanie n’a pu que constater, avant de rendre son mandat fin mars : « Le gouvernement n’a tenu aucun compte ni du Conseil de sécurité, ni du Conseil des droits de l’homme. » Mené en bateau par la junte au cours des trois visites qui lui ont été concédées, l’envoyé spécial de l’ONU, le diplomate nigérian Ibrahim Gambari, s’est lui aussi fait éconduire.

            Hermétiques à toute pression internationale, les militaires birmans se montrent intraitables. En octobre, le haut représentant de l’ONU en Birmanie, Charles Petrie, avait été déclaré persona non grata parce qu’il avait osé évoquer la détérioration des conditions de vie de la population. Même l’Asean, pourtant complaisante avec ce partenaire encombrant, n’échappe pas à l’arrogance des généraux. Ainsi, le ministre des affaires étrangères birman a déclaré à ses pairs que la menace de sanctions n’effarouchait pas la junte, « le pays ayant l’habitude de vivre en autarcie. »

            Comment les militaires birmans, qui gouvernent sans partage depuis 1962, peuvent-ils impunément bafouer les aspirations de leurs concitoyens clairement exprimées en 1990 par les urnes et braver la communauté internationale ? Même accoutumés à l’isolement, ils ne sauraient se comporter de la sorte sans complicités extérieures et le soutien de certains pays, à commencer par leur grand voisin du nord, la Chine de plus en plus présente sur le terrain et devenue leur principal partenaire économique et pourvoyeur d’armes. Au Conseil de sécurité, la junte peut compter sue le double veto de Pékin et de Moscou pour échapper à toute réprimande comme ce fut le cas lors d’une première résolution sur la Birmanie présentée le 12 janvier 2007. Il en va de même au Conseil des droits de l’homme, où ses protecteurs, relayés par l’Organisation de la conférence islamique (OCI), Cuba, le Zimbabwe et d’autres dictatures, s’activent pour ménager la Birmanie, supprimer le mandat la concernant et ne pas s’immiscer dans des affaires relevant prétendument de sa souveraineté. L’Inde, en compétition avec la Chine, et les pays de l’Asean, qui convoitent aussi ses richesses, se montrent tout aussi conciliants.

Les amis de la junte se sont aussi comptés lorsque, en novembre, la troisième commission de l’Assemblée générale de l’ONU a, pour la première fois, condamné la junte pour la répression des manifestations de septembre. Alors que la résolution a été approuvée par 88 voix et 66 absentions, 24 pays l’avaient rejetée : la Chine et la Russie, 12 membres de l’OCI, ainsi que Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, le Viêtnam, l’Ouganda, le Zimbabwe, le Laos ou encore l’Inde. Les mêmes se portent au secours de la junte pour refuser toute ingérence humanitaire, illustrant à la fois l’état du monde et les limites de la « responsabilité de protéger » de l’ONU, alors que le temps presse et que le nombre de victimes du cyclone ne cesse d’augmenter.

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Coauteur, avec Claude B. Levenson, de « Birmanie, des moines contre la dictature », Mille et une Nuits, mai 2008         

Posté par Malka Marcovich à 17:27 - Démocratie - Commentaires [0] - Permalien [#]
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